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Un essai de Julien Landfried, éd. Armand Colin, 196 pages, 18 euros, mars 2007
Revue de presse
Entretien, propos recueillis par Jean-Philippe Moinet, La Revue Civique, n°2, printemps 2008, p 67 à 71.
Quelle est, selon vous, la principale menace du communautarisme : celle qui provient de la primauté absolue donnée, par certains, au religieux, à l’origine ethnique, aux particularismes « culturels » ? Et en quoi le phénomène s’aggrave ?
Julien Landfried : Permettez-moi tout d’abord de définir ce que j’entends par « communautarisme ». Dans le cas français, c’est la dynamique créée par la rencontre entre les revendications d’entrepreneurs communautaires (par exemple les responsables du Crif, du CRAN, du CFCM, d’associations régionalistes ou homosexuelles), les réponses des responsables politiques et leur valorisation mutuelle par les médias qui donnent une légitimité à des demandes particularistes. Dans cette dynamique, la nation telle que la produit le républicanisme civique, communauté de citoyens égaux en droits et en devoirs, est remplacée par une agglomération d’associations communautaires supposées représentatives de leurs « communautés » d’origine, qu’elle soit religieuse, ethnique ou sexuelle. Il y a donc selon moi un risque de désagrégation du cadre politique consubstantiel à la tradition républicaine qui est le cadre national, par double rupture du principe d’égalité et de liberté. Rupture du principe d’égalité car certains citoyens occupent une place disproportionnée dans l’agenda politique, agissant en lobbies, mais parlant la langue des droits de l’homme et de la diversité. Rupture du principe d’égalité toujours car la tentation est grande de créer des espaces législatifs particuliers : c’était par exemple la politique des nationalistes et du gouvernement en Corse jusqu’à Non au référendum de juillet 2003 sur le statut de l’île. Rupture du principe de liberté enfin car un véritable terrorisme intellectuel est exercé sur les critiques des entrepreneurs communautaires accusés de phobie (judéophobe, islamophobe, homophobe, etc.) ou de « haine de soi » quand ils sont censés être solidaires des revendications communautaires qu’ils critiquent pourtant. Ce que je pointe dans « Contre le communautarisme », c’est un risque d’éclatement de notre tradition politique et des fondements du républicanisme civique, par des effets en chaîne de désagration conflictuelle.
Le phénomène semble s’être aggravé ces dernières années comme le démontre la montée des revendications de politiques de discrimination positive sur base ethnique (CRAN, Appel des Indigènes de la République), la multiplication des lois mémorielles (en dépit de l'opposition corporatiste et politique du milieu des historiens professionnels), la contestation religieuse de l'espace scolaire et public (« affaire du voile », volonté de « réformer » la loi de 1905 c'est-à-dire de rompre avec ses principes), la volonté de réorienter la politique étrangère de la France au Proche-Orient selon une grille de lecture communautaire (dont le point d'acmé annuel est le dîner du CRIF), ou encore, je l’ai déjà dit, la tentative de faire sortir la Corse du cadre républicain de la loi égale pour tous (épisode du référendum de juillet 2003)
La France est un vieux pays démocratique et républicain. N’est-elle pas moins menacée par l’emprise du communautarisme que d’autres pays européens voisins, où le multi-culturalisme semble encore plus développé ?
Effectivement, la tradition républicaine reste forte dans la population et l’intériorisation des principes universalistes républicains a été portée très loin en France. En témoigne le niveau exceptionnel d’exogamie ethnique que l’on peut par exemple relever, comme le fait Emmanuel Todd dans Le destin des immigrés (Editions du Seuil, 1994), dans le niveau des mariages mixtes (ou exogamiques) entre les Français de longue date et les immigrés et leurs descendants. Cela dénote une tendance naturelle au métissage et à l’exogamie qui est un indicateur pertinent d’universalisme concret. Mais cet universalisme concret est contredit dans les faits par le comportement des élites politiques et médiatiques. Celles-ci flattent les revendications communautaristes en substituant à la grille de lecture marxiste qui structure l’espace sociale en classes sociales antagonistes –et qui était encore dominante jusqu’à la fin des années 70- une matrice qui définit l’espace social comme un espace de concurrence et d’affrontement entre communautés victimisées et le nouveau mal absolu : l’homme blanc, de culture catholique et hétérosexuel. A ussi si l’on veut bien comprendre le développement du multicommunautarisme politique, il faut le saisir comme un symptôme d’une crise politique plus vaste, en lien avec les transformations économiques que nous vivons, et que l’on pourrait résumer par une tendance irrésistible à la préférence pour l’inégalité.
En quoi vous opposez-vous aux mesures de « discrimination positive » qui, pour certains, relèvent de la justice sociale ?
La discrimination positive sur base ethnique, religieuse ou de genre ressort d'une vision pré-politique de l'espace civique en définissant comme prioritaire la nécessité de représenter la composition organique de la société dans telle ou telle institution ou profession. Elle enferme les individus dans leur « communauté », dont la philosophie républicaine prône au contraire l'autonomie civique et l'émancipation, et finit par nier les différences sociales internes à chaque « communauté ». Celles-ci s'avèrent pourtant, dans mon analyse, surplombantes par rapport aux variables identitaires dans le cas français, marqué par une grande exogamie ethnique, une grande liberté des mœurs mais une non moins grande endogamie sociale, qui est d'ailleurs en voie d'aggravation dans les lieux de pouvoirs (assemblées, médias, grandes écoles).
Dans votre livre, vous évoquez une « invisibilité des milieux populaires » et une « survisibilité des minorités visibles ». Pouvez-vous vos expliquez et n’est-ce pas provocateur, dans la mesure où le gouvernement mis en place par N.Sarkozy et F. Fillon a tenté de rattraper un réel retard en nommant trois femmes issues de ces minorités dîtes « visibles » (R Dati, F Amara, R Yade), mais en ce qui concerne les élus nationaux et locaux par exemple l’écart de la représentation reste béant, non ?
La représentation nationale n’a jamais été pensée en termes ethniques ou religieux, ni même en termes sociaux. S’il fallait trouver à chaque assemblée la même proportion de groupes ethniques, religieux ou sexuels que dans la société, cela signifierait que le concept même d’intérêt général aurait perdu toute crédibilité et que chaque représentant du peuple (ou de le nation) représenterait d’abord son groupe d’origine. Terrible régression ! La mode actuelle de la « diversité » est inséparable de la préférence contemporaine pour les débats sociétaux sur les débats économiques et sociaux, où les critères communautaires ont en réalité une importance négligeable. La politique de Nicolas Sarkozy est un magnifique exemple où l’abandon du critère de compétence est explictement assumé pour que la photo de famille du gouvernement soit composée à l’aide de critères ethniques. On n’aurait pas rêvé démonstration plus réussie des effets des politiques de discrimination positive.
Quelle est la principale proposition que vous avancez pour renforcer le « républicanisme civique » que vous appelez de vos vœux ?
Les pouvoirs publics (gouvernement et collectivités locales) doivent cesser de subventionner les associations communautaires avec des fonds publics. Pour préserver le communautaire du communautarisme, il faut que l’Etat et que les politique se gardent bien de rentrer dans des logiques communautaires. La priorité doit être donnée aux dossiers économiques et sociaux qui concernent l’ensemble de la nation. La nation n’oublie personne mais elle n’organise pas son agenda politique en fonction de quelques dizaines d’invidus animés avant tout par leurs ambitions personnelles et leur fantasmes séparatistes.
Le site de la Revue Civique
Julien Landfried : Permettez-moi tout d’abord de définir ce que j’entends par « communautarisme ». Dans le cas français, c’est la dynamique créée par la rencontre entre les revendications d’entrepreneurs communautaires (par exemple les responsables du Crif, du CRAN, du CFCM, d’associations régionalistes ou homosexuelles), les réponses des responsables politiques et leur valorisation mutuelle par les médias qui donnent une légitimité à des demandes particularistes. Dans cette dynamique, la nation telle que la produit le républicanisme civique, communauté de citoyens égaux en droits et en devoirs, est remplacée par une agglomération d’associations communautaires supposées représentatives de leurs « communautés » d’origine, qu’elle soit religieuse, ethnique ou sexuelle. Il y a donc selon moi un risque de désagrégation du cadre politique consubstantiel à la tradition républicaine qui est le cadre national, par double rupture du principe d’égalité et de liberté. Rupture du principe d’égalité car certains citoyens occupent une place disproportionnée dans l’agenda politique, agissant en lobbies, mais parlant la langue des droits de l’homme et de la diversité. Rupture du principe d’égalité toujours car la tentation est grande de créer des espaces législatifs particuliers : c’était par exemple la politique des nationalistes et du gouvernement en Corse jusqu’à Non au référendum de juillet 2003 sur le statut de l’île. Rupture du principe de liberté enfin car un véritable terrorisme intellectuel est exercé sur les critiques des entrepreneurs communautaires accusés de phobie (judéophobe, islamophobe, homophobe, etc.) ou de « haine de soi » quand ils sont censés être solidaires des revendications communautaires qu’ils critiquent pourtant. Ce que je pointe dans « Contre le communautarisme », c’est un risque d’éclatement de notre tradition politique et des fondements du républicanisme civique, par des effets en chaîne de désagration conflictuelle.
Le phénomène semble s’être aggravé ces dernières années comme le démontre la montée des revendications de politiques de discrimination positive sur base ethnique (CRAN, Appel des Indigènes de la République), la multiplication des lois mémorielles (en dépit de l'opposition corporatiste et politique du milieu des historiens professionnels), la contestation religieuse de l'espace scolaire et public (« affaire du voile », volonté de « réformer » la loi de 1905 c'est-à-dire de rompre avec ses principes), la volonté de réorienter la politique étrangère de la France au Proche-Orient selon une grille de lecture communautaire (dont le point d'acmé annuel est le dîner du CRIF), ou encore, je l’ai déjà dit, la tentative de faire sortir la Corse du cadre républicain de la loi égale pour tous (épisode du référendum de juillet 2003)
La France est un vieux pays démocratique et républicain. N’est-elle pas moins menacée par l’emprise du communautarisme que d’autres pays européens voisins, où le multi-culturalisme semble encore plus développé ?
Effectivement, la tradition républicaine reste forte dans la population et l’intériorisation des principes universalistes républicains a été portée très loin en France. En témoigne le niveau exceptionnel d’exogamie ethnique que l’on peut par exemple relever, comme le fait Emmanuel Todd dans Le destin des immigrés (Editions du Seuil, 1994), dans le niveau des mariages mixtes (ou exogamiques) entre les Français de longue date et les immigrés et leurs descendants. Cela dénote une tendance naturelle au métissage et à l’exogamie qui est un indicateur pertinent d’universalisme concret. Mais cet universalisme concret est contredit dans les faits par le comportement des élites politiques et médiatiques. Celles-ci flattent les revendications communautaristes en substituant à la grille de lecture marxiste qui structure l’espace sociale en classes sociales antagonistes –et qui était encore dominante jusqu’à la fin des années 70- une matrice qui définit l’espace social comme un espace de concurrence et d’affrontement entre communautés victimisées et le nouveau mal absolu : l’homme blanc, de culture catholique et hétérosexuel. A ussi si l’on veut bien comprendre le développement du multicommunautarisme politique, il faut le saisir comme un symptôme d’une crise politique plus vaste, en lien avec les transformations économiques que nous vivons, et que l’on pourrait résumer par une tendance irrésistible à la préférence pour l’inégalité.
En quoi vous opposez-vous aux mesures de « discrimination positive » qui, pour certains, relèvent de la justice sociale ?
La discrimination positive sur base ethnique, religieuse ou de genre ressort d'une vision pré-politique de l'espace civique en définissant comme prioritaire la nécessité de représenter la composition organique de la société dans telle ou telle institution ou profession. Elle enferme les individus dans leur « communauté », dont la philosophie républicaine prône au contraire l'autonomie civique et l'émancipation, et finit par nier les différences sociales internes à chaque « communauté ». Celles-ci s'avèrent pourtant, dans mon analyse, surplombantes par rapport aux variables identitaires dans le cas français, marqué par une grande exogamie ethnique, une grande liberté des mœurs mais une non moins grande endogamie sociale, qui est d'ailleurs en voie d'aggravation dans les lieux de pouvoirs (assemblées, médias, grandes écoles).
Dans votre livre, vous évoquez une « invisibilité des milieux populaires » et une « survisibilité des minorités visibles ». Pouvez-vous vos expliquez et n’est-ce pas provocateur, dans la mesure où le gouvernement mis en place par N.Sarkozy et F. Fillon a tenté de rattraper un réel retard en nommant trois femmes issues de ces minorités dîtes « visibles » (R Dati, F Amara, R Yade), mais en ce qui concerne les élus nationaux et locaux par exemple l’écart de la représentation reste béant, non ?
La représentation nationale n’a jamais été pensée en termes ethniques ou religieux, ni même en termes sociaux. S’il fallait trouver à chaque assemblée la même proportion de groupes ethniques, religieux ou sexuels que dans la société, cela signifierait que le concept même d’intérêt général aurait perdu toute crédibilité et que chaque représentant du peuple (ou de le nation) représenterait d’abord son groupe d’origine. Terrible régression ! La mode actuelle de la « diversité » est inséparable de la préférence contemporaine pour les débats sociétaux sur les débats économiques et sociaux, où les critères communautaires ont en réalité une importance négligeable. La politique de Nicolas Sarkozy est un magnifique exemple où l’abandon du critère de compétence est explictement assumé pour que la photo de famille du gouvernement soit composée à l’aide de critères ethniques. On n’aurait pas rêvé démonstration plus réussie des effets des politiques de discrimination positive.
Quelle est la principale proposition que vous avancez pour renforcer le « républicanisme civique » que vous appelez de vos vœux ?
Les pouvoirs publics (gouvernement et collectivités locales) doivent cesser de subventionner les associations communautaires avec des fonds publics. Pour préserver le communautaire du communautarisme, il faut que l’Etat et que les politique se gardent bien de rentrer dans des logiques communautaires. La priorité doit être donnée aux dossiers économiques et sociaux qui concernent l’ensemble de la nation. La nation n’oublie personne mais elle n’organise pas son agenda politique en fonction de quelques dizaines d’invidus animés avant tout par leurs ambitions personnelles et leur fantasmes séparatistes.
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