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Un essai de Julien Landfried, éd. Armand Colin, 196 pages, 18 euros, mars 2007
Revue de presse
Quand le communautarisme déconstruit la République, Tony Andréani, BibliObs (le site littéraire de NouvelObs.com), 5 octobre 2007.
Pour qui veut voir clair dans les débats sur les multiples déclinaisons du communautarisme (théorisation de la «différence», pénalisation de la «discrimination», revendications de droits pour des communautés ségréguées, déclarations de «repentance», politiques de discrimination positive), il faut absolument lire l’ouvrage de Julien Landfried. L’auteur sait ce dont il parle: il a animé le site «Observatoire du communautarisme», auquel j'ai également participé, et il a à peu près tout lu sur la question. On sait ainsi que le communautarisme – ethnique, religieux, de genre, sexuel – est défendu aussi bien par l’extrême droite que par l’extrême gauche, qu’il est porté par des associations (telles que le Crif, l’UOIF, certains groupes féministes, Act up) et des mouvements régionalistes (corse, breton) très minoritaires, que des partis politiques, de droite comme de gauche, y cherchent des clientèles électorales.
Julien Landfried pourrait se contenter de réaffirmer les principes républicains, à l’heure où la République est tellement galvaudée. Le républicanisme est une philosophie politique, reposant sur l’universalisme : tous les hommes naissent et demeurent égaux en droits, et la nation française est avant tout une nation civique, où la seule question qui vaille est celle de l’effectivité des droits et de la mesure des devoirs, en fonction des capacités de chacun. Dès lors cette nation est «une et indivisible»: toutes les différences relèvent de l’espace privé (comme l’admettait d’ailleurs, ce qui est généralement méconnu, Jean-Jacques Rousseau), et elles sont protégées par le principe de laïcité. Mais il montre aussi que tous les compromis par rapport à ces principes aboutissent à la désintégration de la nation civique et à la multiplication sans fin des conflits. Admettre des «différences» au sein du peuple, c’est aller d’un « droit à la différence » vers une différence des droits. Ce qui donnera lieu à une surenchère permanente et engendrera des attitudes de ressentiment. Par exemple le communautarisme juif (qui est le fait d’une toute petite minorité) a servi de modèle au communautarisme musulman (lui aussi bien plus porté par des «entrepreneurs communautaires» autoproclamés que par la masse des fidèles), et il a suscité, en croyant les combattre, bien des délires racistes. Les proclamations, officielles (Jacques Chirac) ou non, de «repentance» confondent les crimes de l’Etat, à un certain moment de son histoire, avec la réalité profonde d’une nation en fait très disposée à l’intégration de l’étranger, ainsi qu’en témoigne son taux exceptionnel d’exogamie.
Mais le plus intéressant dans l’essai de Julien Landfried est la recherche des causes de la dérive communautariste dans un pays qui est lui est si principiellement hostile. Le mouvement vient de loin : de la désagrégation d’une société structurée autour de ses groupes sociaux et traversée par des conflits sociaux tournant autour de la problématique récurrente de la République sociale. Ce que résume cette formule frappante: «Quand les classes sociales passent à la trappe, les minorités “visibles” font leur apparition». Il a trouvé un soutien dans l’intelligentsia (Landfried aurait pu ici souligner l’influence du «postmodernisme») Mais lourde est surtout la responsabilité des élites politiques. On peut le comprendre de la part de la droite, qui a tout intérêt à occulter les conflits de classe, que le capitalisme contemporain menace sans cesse d’aiguiser, au profit de «minorités» victimes de discriminations, par rapport auxquelles on mènera des politiques humanitaristes ou charitables, accompagnées d’un fort volet répressif envers leurs fauteurs de troubles. Mais c’est paradoxal de la part d’une gauche, en particulier socialiste, qui a donné dans le même registre en oubliant ses fondamentaux. Comme on l’a vu par exemple avec l’utilisation de SOS Racisme et la diabolisation du Front national. Calcul politicien? Mépris d’une nomenklatura, largement issue de la haute Fonction publique, pour les couches populaires, et en particulier pour les ouvriers? Acceptation d’une idéologie fondée sur la concurrence des winners et des losers? Toujours est-il que cette gauche paie aujourd’hui lourdement la facture. Quant à l’extrême gauche, elle s’égare en absolvant toutes les violences et en acceptant toutes les revendications identitaires pour les enrôler dans une improbable «multitude» qui serait le nouveau sujet de la révolution. Le républicanisme, que l’on disait enterré avec l’Etat-nation, a refait surface à gauche ces dernières années. Julien Landfried lui fournit, avec cet ouvrage, un très solide argumentaire, sur un ton à la fois incisif et mesuré, dont il faudra se souvenir à la fois en termes de programme et de stratégie, si l’on veut que la France ne sombre pas dans une Europe également gangrenée par le communautarisme, ne donne pas dans un nationalisme de pacotille (l’auteur pourrait rajouter aujourd’hui un chapitre sur la récupération sarkozyste), garde un message à délivrer et une politique propre dans le maelstrom de la mondialisation.
Tony Andréani
Professeur émérite de sciences politiques
Université de Paris 8
Julien Landfried, «Contre le communautarisme», Armand Colin, 2007, 188 p.
Lire la recension sur le site BibliObs
Julien Landfried pourrait se contenter de réaffirmer les principes républicains, à l’heure où la République est tellement galvaudée. Le républicanisme est une philosophie politique, reposant sur l’universalisme : tous les hommes naissent et demeurent égaux en droits, et la nation française est avant tout une nation civique, où la seule question qui vaille est celle de l’effectivité des droits et de la mesure des devoirs, en fonction des capacités de chacun. Dès lors cette nation est «une et indivisible»: toutes les différences relèvent de l’espace privé (comme l’admettait d’ailleurs, ce qui est généralement méconnu, Jean-Jacques Rousseau), et elles sont protégées par le principe de laïcité. Mais il montre aussi que tous les compromis par rapport à ces principes aboutissent à la désintégration de la nation civique et à la multiplication sans fin des conflits. Admettre des «différences» au sein du peuple, c’est aller d’un « droit à la différence » vers une différence des droits. Ce qui donnera lieu à une surenchère permanente et engendrera des attitudes de ressentiment. Par exemple le communautarisme juif (qui est le fait d’une toute petite minorité) a servi de modèle au communautarisme musulman (lui aussi bien plus porté par des «entrepreneurs communautaires» autoproclamés que par la masse des fidèles), et il a suscité, en croyant les combattre, bien des délires racistes. Les proclamations, officielles (Jacques Chirac) ou non, de «repentance» confondent les crimes de l’Etat, à un certain moment de son histoire, avec la réalité profonde d’une nation en fait très disposée à l’intégration de l’étranger, ainsi qu’en témoigne son taux exceptionnel d’exogamie.
Mais le plus intéressant dans l’essai de Julien Landfried est la recherche des causes de la dérive communautariste dans un pays qui est lui est si principiellement hostile. Le mouvement vient de loin : de la désagrégation d’une société structurée autour de ses groupes sociaux et traversée par des conflits sociaux tournant autour de la problématique récurrente de la République sociale. Ce que résume cette formule frappante: «Quand les classes sociales passent à la trappe, les minorités “visibles” font leur apparition». Il a trouvé un soutien dans l’intelligentsia (Landfried aurait pu ici souligner l’influence du «postmodernisme») Mais lourde est surtout la responsabilité des élites politiques. On peut le comprendre de la part de la droite, qui a tout intérêt à occulter les conflits de classe, que le capitalisme contemporain menace sans cesse d’aiguiser, au profit de «minorités» victimes de discriminations, par rapport auxquelles on mènera des politiques humanitaristes ou charitables, accompagnées d’un fort volet répressif envers leurs fauteurs de troubles. Mais c’est paradoxal de la part d’une gauche, en particulier socialiste, qui a donné dans le même registre en oubliant ses fondamentaux. Comme on l’a vu par exemple avec l’utilisation de SOS Racisme et la diabolisation du Front national. Calcul politicien? Mépris d’une nomenklatura, largement issue de la haute Fonction publique, pour les couches populaires, et en particulier pour les ouvriers? Acceptation d’une idéologie fondée sur la concurrence des winners et des losers? Toujours est-il que cette gauche paie aujourd’hui lourdement la facture. Quant à l’extrême gauche, elle s’égare en absolvant toutes les violences et en acceptant toutes les revendications identitaires pour les enrôler dans une improbable «multitude» qui serait le nouveau sujet de la révolution. Le républicanisme, que l’on disait enterré avec l’Etat-nation, a refait surface à gauche ces dernières années. Julien Landfried lui fournit, avec cet ouvrage, un très solide argumentaire, sur un ton à la fois incisif et mesuré, dont il faudra se souvenir à la fois en termes de programme et de stratégie, si l’on veut que la France ne sombre pas dans une Europe également gangrenée par le communautarisme, ne donne pas dans un nationalisme de pacotille (l’auteur pourrait rajouter aujourd’hui un chapitre sur la récupération sarkozyste), garde un message à délivrer et une politique propre dans le maelstrom de la mondialisation.
Tony Andréani
Professeur émérite de sciences politiques
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Julien Landfried, «Contre le communautarisme», Armand Colin, 2007, 188 p.
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