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Un essai de Julien Landfried, éd. Armand Colin, 196 pages, 18 euros, mars 2007
Revue de presse
par Edouard Husson, normalien, agrégé et docteur en histoire*.
Edouard Husson
Comme l'indique le titre de son livre Contre le communautarisme (Armand Colin, 2007), Julien Landfried traque depuis quelques années sur le site internet www.communautarisme.net, systématiquement, toutes les attaques, insidieuses ou déclarées, contre l'idéal républicain et la recherche d'équilibre social qui lui est liée. Contre le communautarisme analyse toutes les dérives engendrées par les revendications communautaristes, qu'il s'agisse des pressions menées au nom d'une "communauté ethnique" (les Corses ou les Bretons), d'une "catégorie de victimes" (les "indigènes de la République"), d'une "communauté de vie" (les gays).
Une première force de l'ouvrage vient de ce qu'il n'idéalise pas le modèle républicain. L'auteur rappelle d'emblée la tension propre à la dynamique républicaine, soucieuse de combattre les confessions lorsqu'elles s'affirment dans la sphère publique, de dissoudre les corporations, au risque de se retrouver face à une société d'individus atomisés; obligée, en même temps, de reconnaître des interlocuteurs, par exemple les syndicats, ou de supporter la constitution de partis politiques en son sein, tant il est vrai que le besoin d'association est naturel à l'animal politique qu'est l'homme.
Aujourd'hui, cependant, il ne s'agit plus de la lutte de l'Eglise et de l'Etat ni des revendications ouvrières ni des affrontements titanesques entre droite et gauche. Une nouvelle vague individualiste a déferlé sur les sociétés occidentales et, paradoxalement, l'Etat républicain apparaît tout autant délégitimé que ses vieux concurrents et partenaires, les Eglises, les syndicats et les partis. Plus précisément, le cadre national est délégitimé comme enceinte du débat collectif. L'Europe fédérale ouvre la voie au règne des lobbies et encourage les néo-régionalismes; ceux-ci ne sont en fait qu'une manifestation parmi des dizaines de la revendication communautariste, sujet du livre.
La nature a horreur du vide. Lorsque l'Etat républicain n'intègre plus les individus arrachés, de gré ou de force, à leurs identités confessionnelles ou à leurs corporatismes, dans un consensus patriotique, lorsque disparaissent les notions d'intérêt général et de bien commun, l'individu moderne aura beau se glorifier de son "nomadisme", de son européisme ou de son cosmopolitisme, il sera éminemment vulnérable à la revendication communautariste.
Le grand intérêt du livre de Julien Landfried est non seulement d'offrir un panorama des manifestations actuelles du communautarisme mais aussi d'en présenter une interprétation. L'auteur montre comment les élites de notre pays - entre autres raison par mimétisme avec celles du reste du monde occidental - ont substitué les revendications identitaires aux revendications sociales ou politiques traditionnelles. C'est ainsi que le seul ouvrier encore intéressant à défendre est devenu l'immigré; la notion d'exclu s'est substituée à celle d'exploité; la victime d'un conflit identitaire s'est substituée dans l'imaginaire collectif au pauvre ou à l'ouvrier. Comme le rappelle très justement l'auteur, alors que les ouvriers représentent encore le groupe professionnel le plus important, ils ont soudain disparu du discours politique, ils ont été purement et simplement niés, en même temps que l'on acceptait la désindustrialisation partielle du pays. La manipulation politique intérieure ou extérieure, d'une part, le blocage, d'autre part, de l'ascenseur social, l'utilisation d'Internet, enfin, qui démultiplie l'audience des groupes de pression, ont conduit à la substitution des revendications identitaires aux conflits sociaux.
Multiplication des "lois sur l'histoire"; concurrence des victimes; tendances à revendiquer d'autant plus bruyamment que l'on est moins nombreux; terrorisme culturel; diffusion du "politiquement correct" d'outre-Atlantique: tous les phénomènes décrits par Julien Landfried sont connus mais il vaut la peine de voir l'ensemble du puzzle. J'ai ainsi constaté, à mon grand étonnement, combien le gaulliste Villepin avait été, comme Premier ministre, aussi vulnérable que ses prédécesseurs aux revendications communautaristes. Or, c'est là que Julien Landfried apporte des analyses neuves, il est possible de résister aux groupes de pression. A condition de le vouloir
L'auteur ne cesse d'insister sur la faiblesse des groupes qui sont derrière les revendications communautaristes. Les groupes de pressions envisagés sont quelquefois minuscules (Act Up) et toujours loin de rassembler l'ensemble des membres d'une communauté. Cependant, même si la défense de l'intérêt général paie toujours, rares sont ses manifestations récentes. Après avoir laissé durant des années monter les "lois historiques", les historiens universitaires ont fini par se regrouper lorsque l'un des leurs a été attaqué par une association communautariste et ils ont fait reculer celle-ci; mais quel gâchis, depuis la loi Gayssot, qui a transformé la réalité de la Shoah en "vérité officielle" jusqu'aux contorsions des hommes politiques faisant voter une loi sur le génocide, lui aussi bien réel, des Arméniens, tout en essayant de ménager la Turquie pour qu'elle entre dans l'Union européenne.
Julien Landfried montre excellemment comme les capitulations de l'Etat face à la logique du communautarisme sont un facteur essentiel de la détérioration de la situation dans les quartiers populaires. A partir du moment où tout immigré est une victime, réelle ou en puissance, comment intégrer puissamment ses enfants dans l'Ecole de la République? Si l'on oppose les "gaulois" et les "immigrés", comment défendre de façon cohérente les milieux populaires contre les acteurs du capitalisme mondialisé? Si l'on encourage les revendications identitaires, ne finira-t-on pas par empêcher Nicolas de sortir avec Rachida - alors même que la France est l'une des terres par excellence du métissage?
Contre le communautarisme est un excellent livre parce qu'il défie les censeurs modernes, qui voudraient nous interdire a priori de mettre en question les revendications communautaristes - que l'auteur refuse d'amalgamer à de légitimes revendications communautaires. Julien Landfried rappelle qu'il n'y a pas de République sans libéralisme politique. Et il déplore la substitution des anathèmes prononcés par des porte-paroles autoproclamés au débat politique légitime entre des citoyens jugeant quelquefois utile de faire avancer collectivement leurs revendications.
Il est même un point sur lequel j'irai plus loin que l'auteur. Certaines de ses analyses reposent sur une distinction entre libéralisme politique et libéralisme économique, l'auteur pensant que le second n'est pas compatible avec la République au même titre que le premier. Pour ma part, je n'aime pas cette opposition. La IIIè République fut libérale en économie autant qu'en politique - ou, pour le dire autrement, la poursuite de l'égalité n'est pas incompatible avec la liberté économique; l'idéal des pères de la République était une France de petits propriétaires, épargnants solides qui ne redoutaient pas d'investir outre-mer ou en Russie. Le libéralisme ne peut pas nier le lien social sans sombrer dans son double dangereux, l'individualisme qui nous domine actuellement. A mon avis, ce que Julien Landfried conteste à juste titre, c'est le règne de l'individualisme, en politique comme en économie. La République est fondée sur le souci d'un équilibre entre les aspirations de l'individu et le bien commun. L'individualisme, lui, commence par nier la communauté avant de chercher à lui substituer des entités collectives qui sont des constructions de l'esprit. La version la plus récente du constructivisme par lequel l'individualisme cherche à remplir le vide qu'il a créé s'appelle le communautarisme.
Contre le communautarisme, Julien Landfried, Armand Colin, 2007
*Auteur en particulier de "Comprendre Hitler et la Shoah" (PUF), "Une autre Allemagne" (Gallimard, 2005), "Nous pouvons vivre sans les Juifs - Novembre 1941" (Perrin, 2005).
Son blog : www.wmaker.net/edouardhusson
Une première force de l'ouvrage vient de ce qu'il n'idéalise pas le modèle républicain. L'auteur rappelle d'emblée la tension propre à la dynamique républicaine, soucieuse de combattre les confessions lorsqu'elles s'affirment dans la sphère publique, de dissoudre les corporations, au risque de se retrouver face à une société d'individus atomisés; obligée, en même temps, de reconnaître des interlocuteurs, par exemple les syndicats, ou de supporter la constitution de partis politiques en son sein, tant il est vrai que le besoin d'association est naturel à l'animal politique qu'est l'homme.
Aujourd'hui, cependant, il ne s'agit plus de la lutte de l'Eglise et de l'Etat ni des revendications ouvrières ni des affrontements titanesques entre droite et gauche. Une nouvelle vague individualiste a déferlé sur les sociétés occidentales et, paradoxalement, l'Etat républicain apparaît tout autant délégitimé que ses vieux concurrents et partenaires, les Eglises, les syndicats et les partis. Plus précisément, le cadre national est délégitimé comme enceinte du débat collectif. L'Europe fédérale ouvre la voie au règne des lobbies et encourage les néo-régionalismes; ceux-ci ne sont en fait qu'une manifestation parmi des dizaines de la revendication communautariste, sujet du livre.
La nature a horreur du vide. Lorsque l'Etat républicain n'intègre plus les individus arrachés, de gré ou de force, à leurs identités confessionnelles ou à leurs corporatismes, dans un consensus patriotique, lorsque disparaissent les notions d'intérêt général et de bien commun, l'individu moderne aura beau se glorifier de son "nomadisme", de son européisme ou de son cosmopolitisme, il sera éminemment vulnérable à la revendication communautariste.
Le grand intérêt du livre de Julien Landfried est non seulement d'offrir un panorama des manifestations actuelles du communautarisme mais aussi d'en présenter une interprétation. L'auteur montre comment les élites de notre pays - entre autres raison par mimétisme avec celles du reste du monde occidental - ont substitué les revendications identitaires aux revendications sociales ou politiques traditionnelles. C'est ainsi que le seul ouvrier encore intéressant à défendre est devenu l'immigré; la notion d'exclu s'est substituée à celle d'exploité; la victime d'un conflit identitaire s'est substituée dans l'imaginaire collectif au pauvre ou à l'ouvrier. Comme le rappelle très justement l'auteur, alors que les ouvriers représentent encore le groupe professionnel le plus important, ils ont soudain disparu du discours politique, ils ont été purement et simplement niés, en même temps que l'on acceptait la désindustrialisation partielle du pays. La manipulation politique intérieure ou extérieure, d'une part, le blocage, d'autre part, de l'ascenseur social, l'utilisation d'Internet, enfin, qui démultiplie l'audience des groupes de pression, ont conduit à la substitution des revendications identitaires aux conflits sociaux.
Multiplication des "lois sur l'histoire"; concurrence des victimes; tendances à revendiquer d'autant plus bruyamment que l'on est moins nombreux; terrorisme culturel; diffusion du "politiquement correct" d'outre-Atlantique: tous les phénomènes décrits par Julien Landfried sont connus mais il vaut la peine de voir l'ensemble du puzzle. J'ai ainsi constaté, à mon grand étonnement, combien le gaulliste Villepin avait été, comme Premier ministre, aussi vulnérable que ses prédécesseurs aux revendications communautaristes. Or, c'est là que Julien Landfried apporte des analyses neuves, il est possible de résister aux groupes de pression. A condition de le vouloir
L'auteur ne cesse d'insister sur la faiblesse des groupes qui sont derrière les revendications communautaristes. Les groupes de pressions envisagés sont quelquefois minuscules (Act Up) et toujours loin de rassembler l'ensemble des membres d'une communauté. Cependant, même si la défense de l'intérêt général paie toujours, rares sont ses manifestations récentes. Après avoir laissé durant des années monter les "lois historiques", les historiens universitaires ont fini par se regrouper lorsque l'un des leurs a été attaqué par une association communautariste et ils ont fait reculer celle-ci; mais quel gâchis, depuis la loi Gayssot, qui a transformé la réalité de la Shoah en "vérité officielle" jusqu'aux contorsions des hommes politiques faisant voter une loi sur le génocide, lui aussi bien réel, des Arméniens, tout en essayant de ménager la Turquie pour qu'elle entre dans l'Union européenne.
Julien Landfried montre excellemment comme les capitulations de l'Etat face à la logique du communautarisme sont un facteur essentiel de la détérioration de la situation dans les quartiers populaires. A partir du moment où tout immigré est une victime, réelle ou en puissance, comment intégrer puissamment ses enfants dans l'Ecole de la République? Si l'on oppose les "gaulois" et les "immigrés", comment défendre de façon cohérente les milieux populaires contre les acteurs du capitalisme mondialisé? Si l'on encourage les revendications identitaires, ne finira-t-on pas par empêcher Nicolas de sortir avec Rachida - alors même que la France est l'une des terres par excellence du métissage?
Contre le communautarisme est un excellent livre parce qu'il défie les censeurs modernes, qui voudraient nous interdire a priori de mettre en question les revendications communautaristes - que l'auteur refuse d'amalgamer à de légitimes revendications communautaires. Julien Landfried rappelle qu'il n'y a pas de République sans libéralisme politique. Et il déplore la substitution des anathèmes prononcés par des porte-paroles autoproclamés au débat politique légitime entre des citoyens jugeant quelquefois utile de faire avancer collectivement leurs revendications.
Il est même un point sur lequel j'irai plus loin que l'auteur. Certaines de ses analyses reposent sur une distinction entre libéralisme politique et libéralisme économique, l'auteur pensant que le second n'est pas compatible avec la République au même titre que le premier. Pour ma part, je n'aime pas cette opposition. La IIIè République fut libérale en économie autant qu'en politique - ou, pour le dire autrement, la poursuite de l'égalité n'est pas incompatible avec la liberté économique; l'idéal des pères de la République était une France de petits propriétaires, épargnants solides qui ne redoutaient pas d'investir outre-mer ou en Russie. Le libéralisme ne peut pas nier le lien social sans sombrer dans son double dangereux, l'individualisme qui nous domine actuellement. A mon avis, ce que Julien Landfried conteste à juste titre, c'est le règne de l'individualisme, en politique comme en économie. La République est fondée sur le souci d'un équilibre entre les aspirations de l'individu et le bien commun. L'individualisme, lui, commence par nier la communauté avant de chercher à lui substituer des entités collectives qui sont des constructions de l'esprit. La version la plus récente du constructivisme par lequel l'individualisme cherche à remplir le vide qu'il a créé s'appelle le communautarisme.
Contre le communautarisme, Julien Landfried, Armand Colin, 2007
*Auteur en particulier de "Comprendre Hitler et la Shoah" (PUF), "Une autre Allemagne" (Gallimard, 2005), "Nous pouvons vivre sans les Juifs - Novembre 1941" (Perrin, 2005).
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