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Un essai de Julien Landfried, éd. Armand Colin, 196 pages, 18 euros, mars 2007
Une ontologisation des différences, Catherine Kintzler, blog Mezetulle, 16 nov. 2007.
L'essai de Julien Landfried Contre le communautarisme (Paris : Armand Colin, 2007), loin de faire double emploi avec le site L'Observatoire du communautarisme qu'il a lancé, donne aux informations foisonnantes réunies sur le web leur colonne vertébrale et leur théorie.
Le communautarisme n'est pas un phénomène de mode importé des sociétés où le "lobbying" est une façon de peser sur les décisions politiques: c'est un véritable modèle anti-politique destiné à court-circuiter le modèle républicain et par lequel le clientélisme, supplantant l'assemblée des citoyens et de leurs représentants élus, se substitue à la volonté générale. Au-delà d'un modèle aux antipodes de l'association républicaine (qui ne connaît que des individus souverains) et ouvertement destiné à la détruire, c'est aussi un mode de pensée et une façon de vivre qui s'installent, avec une morale fondée sur le ressentiment dont le ressort principal est la culpabilité.
Communautés et communautarisme
Situons d'abord les concepts. Nul ne songe à remettre en cause l'existence, partout répandue, de communautés - sauf lorsqu'elles s'inspirent explicitement de motifs prohibés comme le racisme, l'antisémitisme, etc. Présenter la République française comme un lieu d'uniformisation et de nivellement est profondément faux : toute communauté peut non seulement se former librement mais peut recevoir un statut juridique grâce notamment à la loi sur les associations. Dire que la République française a "persécuté" les langues régionales est également une contre information - on sait peu que ces langues ont largement prospéré sous la IIIe République par le biais d'associations et d'académies locales, et aujourd'hui elles sont enseignées. Cet exemple permet de construire le concept communautarisme : une langue, puisqu'elle peut s'enseigner et se transmettre, n'est pas "par nature" réservée à un groupe particulier sur critère d'origine ou de naissance. Si par exemple le corse est enseigné dans des établissements publics, je dois pouvoir, moi qui ne suis pas d'origine corse et qui n'habite pas en Corse, passer une licence de corse et, si mon niveau me le permet, passer un CAPES me permettant d'enseigner cette langue, en Corse ou ailleurs. M'interdire de le faire au prétexte que je n'ai pas de "racines", vouloir réserver ces emplois à un groupe particulier, proposer une "corsisation" de certaines fonctions, c'est du communautarisme.
Ainsi le communautarisme consiste à ériger une "communauté" préalablement constituée comme un fait (et sur des critères souvent discutables) en force politique, en autorité politique dont la fin est d'établir des droits réservés aux membres de ladite "communauté" ou de les exempter de devoirs imposés au reste des citoyens. Avec le communautarisme, c'est bien la question de la reconnaissance politique et cellle de la déclinaison des droits qui est posée, avec lui, c'est le régime commutatif de l'égalité qui est remis en cause au profit d'un régime distributif d'"équité" - autrement dit de droits différenciés. A l'horizon se profile l'obligation d'appartenance, donc l'abandon de celui qui souhaite se détacher de toute communauté et n'être qu'un citoyen, et, avec les appartenances, l'inévitable rivalité qui les met en concurrence. Le communautarisme, non content de river les individus à des groupes, non content de subordonner les droits de l'individu à ceux de la communauté plus ou moins puissante à laquelle il se doit d'appartenir, installe une mosaïque de revendications concurrentes dans laquelle l'intérêt général se perd. La collectivité ne tend plus vers l'universel, mais est rabattue vers une multiplicité de "minorités" jalouses qui la divisent et l'opposent à elle-même.
Un mode de fractionnement destructeur du débat politique
Ces oppositions en microdimension, nourries par l'appel à des identités souvent imaginaires, évacuent les oppositions sociales et politiques qui nourrissent le débat national et qui ne dépendent pas d'un "être" identitaire immuable, mais de situations politiques et économiques : "Quand les classes sociales passent à la trappe, les minorités visibles font leur apparition" - du reste le communautarisme, ici comme ailleurs, fait bon ménage avec les multinationales. Devant des inégalités, susbstituer l'explication ethnique à l'explication sociale (comme cela a été fait lors des émeutes de 2005) est une forme de diversion en même temps qu'une opération de subreption où les rapports structurels entre dominants et dominés sont convertis en rapports ontologiques: dès lors, les luttes sociales sont discréditées, il n'y a plus qu'à s'affronter entre "différences" irréductibles. Il en résulte un escamotage quasi-total des ouvriers et des employés de l'espace politique bienpensant. On reconnaît là, avec l'invention de fausses divisions qu'on jette au peuple comme un opium autodestructeur, un archaïsme que l'ouvrage situe parfaitement - le comble est que l'accusation de ringardise vient désormais frapper perpétuellement les classes populaires (les "beaufs"). C'est la réintroduction des "corps intermédiaires" dont la Révolution française nous a délivrés. Encore que cette comparaison fasse bien de l'honneur au communautarisme contemporain qui, comme le montre l'auteur, est bien souvent fondé sur des projections fantasmatiques.
Le mécanisme de l'entreprise communautariste : un retournement pervers et non représentatif
L'opération communautariste est analysée par J. Landfried avec une grande finesse et une grande lucidité. Le mécanisme originaire qui la soutient est un retournement pervers de la mentalité victimaire qui suivit la seconde guerre mondiale et qui s'accentua avec la fin des guerres coloniales. Le retour réflexif sur la déportation et le génocide fournit le modèle de la victimisation qui se répand, via la fin des guerres coloniales, et dont s'empare à terme toute "minorité" pour la transformer en chantage victimaire : il suffit dès lors de se présenter collectivement comme victime pour ériger la culpabilité nationale en repoussoir et pour lui demander "réparation". Retournement pervers qui, déformant et détournant le respect et les réparations légitimement dûes aux victimes de la déportation, installe aujourd'hui l'antisémitisme à peine voilé de certaines "communautés". Retournement pervers qui, reprenant à son profit le processus victimaire, appelle de ses voeux le corporatisme et la "démocratie d'association", revanche de Vichy sur le modèle républicain...
Dès lors la recette peut s'accommoder avec des ingrédients fort légers. Des entrepreneurs communautaires, au nom d'"identités" qu'ils prétendent représenter, brandissent une oppression et s'en autorisent pour réclamer, sous forme de réparation, des droits spécifiques aux dépens de la collectivité nationale toujours coupable. Le problème est que ces identités sont bien souvent fantasmées. On pense à l'exemple du mariage homosexuel pour ainsi dire jamais réclamé par les prétendus "intéressés", à la très grande faiblesse numérique des organisations "antiracistes", à celle des ethnonationalistes corses à peine capables de rassembler quelques centaines de personnes lors des "journées internationales" de Corte. On songe à l'UOIF - organisation islamique supposée la plus populaire - qui ne rassemble que 0,5% des musulmans pratiquants, ou au CRIF qui, dans l'hypothèse la plus favorable, ne rassemble qu'un sixième des Juifs de France...
Le politiquement correct et l'identification obligée
Ce constat numérique accablant explique que "les organisations communautaires font souvent rire ou exaspèrent ceux qu'elles sont censées représenter". Exaspérant en effet de se voir ainsi capté par des "représentants" auxquels on n'a rien demandé, mais qui se réclament d'une identification obligée. C'est ainsi qu'on ferme la bouche à tout le monde : toute critique interne (c'est-à-dire issue de ceux qui sont priés de procéder à cette identification) se voit taxée de "haine de soi", de déni d'identité, toute critique externe est automatiquement convertie en "-phobie", et le tour est joué, verrouillant toute tentative de débat rationnel. Là encore, l'opération n'est pas sans précédent dans l'histoire, on a connu jadis et naguère des effacements analogues fondés sur différents procédés de "rééducation" : l'autocensure règne en maître et a pour effet que "on finit par penser la communauté telle que les organisations communautaristes la définissent" - forcément puisqu'elles se proclament les seules autorisées à en parler ! Ainsi, si vous êtes musulman, s'il vous arrive d'être homosexuel, vous n'avez plus qu'à dire et à penser ce que les "représentants" proclamés de l'islam ou des homosexuels disent et pensent : non seulement vous serez mal vu de récuser votre appartenance communautaire, mais celle-ci vous épargnera le poids de la liberté ! Une novlangue du politiquement correct s'installe qui interdit ou rend brûlant l'usage de certains termes - on sait ce qu'il en a coûté à l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau de s'intéresser d'un peu trop près à l'esclavage - et frappe certaines critiques par l'infamie de "lepénisation". Plus qu'à des groupes de pression, on a affaire à des "groupes d'oppression", comme les appelait Philippe Muray.
Les résultats - ou plutôt les dégâts - sont spectaculaires. Le cortège des "discriminations positives" est le chantier le plus fécond de la déconstruction républicaine, puisqu'il s'agit tout simplement de récuser l'égalité des droits au profit d'une stratégie statistique qui nie le corps politique pour lui substituer une représentation destinée à "refléter" une prétendue composition de la population, composition que celle-ci ne définit pas elle-même, mais qui lui est fournie par une expertise douteuse qui lui échappe. Et du reste, la notion même de "population", pertinente en sciences humaines, ne l'est pas en politique, laquelle a pour fin de lutter contre les données et les pesanteurs sociales. Suffit-il de former un groupe pour constituer un peuple et n'y a-t-il pas un abîme entre un peuple ethnique et un peuple politique ? Il faudrait tout de même poser la question : en quoi puis-je faire confiance à un représentant sur le seul motif qu'il me ressemble ? Pourquoi une femme devrait-elle nécessairement mieux se reconnaître dans une femme, un Blanc dans un Blanc, un Noir dans un Noir ? Il y a là une accréditation des différences et une négation de toute circulation du débat politique, autrement dit une négation même de l'objet politique, réduit à des cristallisations intangibles, ramené à une tribalisation dont nous ont délivré les fondateurs de la pensée politique classique, Locke et Rousseau.
L'ontologisation des différences
Le ressort profond du processus repose sur un paralogisme vigoureusement dénoncé par l'auteur, partout répandu. Julien Landfried le décèle dès l'origine de l'opération communautariste : la mécanique d'accusation enclenchant la revendication victimaire prend sa source dans l'officialisation de la "culpabilité française sous Vichy", proclamée ouvertement dans la manie mémorielle qui écrit l'histoire à la place des historiens. Celle-ci identifie un moment de l'histoire de France avec son ensemble et glisse funestement de l'Etat français à la République par un sophisme identificateur. Et avec la République, pour faire bonne mesure, c'est à terme toute la philosophie des Lumières qui est convoquée au tribunal de l'histoire victimaire pour répondre à l'accusation de racisme, de colonialisme, d'uniformisation égalitaire : voilà ce qui unit profondément un mouvement rhétorique comme "les Indigènes de la République" au très chic, très intello et très néolibéral Institut Montaigne. Comme si l'Etat de Vichy n'avait pas été le seul à abroger la loi de 1791 accordant le statut de citoyen aux juifs. Comme si les lois républicaines confondaient systématiquement égalité et indifférenciation. Il suffit de relire les articles1, 6 et 13 de la Déclaration des droits de 1789 pour balayer ces inepties.
Ce paralogisme omniprésent n'est autre qu'une ontologisation des différences, il commande aussi bien l'entreprise communautariste que sa gestion, il en est le motif, l'effet et le but avoué. On a connu dans le passé bien des ontologies (du sang, de la race, de la destinée, de la nature, de la mission divine, de l'avant-garde...) qui ont prétendu s'ériger en politique pour être suffisamment averti des extrémités auxquelles elles conduisent : non merci, plus jamais ça.
Lire la note sur le blog Mezetulle.
Le communautarisme n'est pas un phénomène de mode importé des sociétés où le "lobbying" est une façon de peser sur les décisions politiques: c'est un véritable modèle anti-politique destiné à court-circuiter le modèle républicain et par lequel le clientélisme, supplantant l'assemblée des citoyens et de leurs représentants élus, se substitue à la volonté générale. Au-delà d'un modèle aux antipodes de l'association républicaine (qui ne connaît que des individus souverains) et ouvertement destiné à la détruire, c'est aussi un mode de pensée et une façon de vivre qui s'installent, avec une morale fondée sur le ressentiment dont le ressort principal est la culpabilité.
Communautés et communautarisme
Situons d'abord les concepts. Nul ne songe à remettre en cause l'existence, partout répandue, de communautés - sauf lorsqu'elles s'inspirent explicitement de motifs prohibés comme le racisme, l'antisémitisme, etc. Présenter la République française comme un lieu d'uniformisation et de nivellement est profondément faux : toute communauté peut non seulement se former librement mais peut recevoir un statut juridique grâce notamment à la loi sur les associations. Dire que la République française a "persécuté" les langues régionales est également une contre information - on sait peu que ces langues ont largement prospéré sous la IIIe République par le biais d'associations et d'académies locales, et aujourd'hui elles sont enseignées. Cet exemple permet de construire le concept communautarisme : une langue, puisqu'elle peut s'enseigner et se transmettre, n'est pas "par nature" réservée à un groupe particulier sur critère d'origine ou de naissance. Si par exemple le corse est enseigné dans des établissements publics, je dois pouvoir, moi qui ne suis pas d'origine corse et qui n'habite pas en Corse, passer une licence de corse et, si mon niveau me le permet, passer un CAPES me permettant d'enseigner cette langue, en Corse ou ailleurs. M'interdire de le faire au prétexte que je n'ai pas de "racines", vouloir réserver ces emplois à un groupe particulier, proposer une "corsisation" de certaines fonctions, c'est du communautarisme.
Ainsi le communautarisme consiste à ériger une "communauté" préalablement constituée comme un fait (et sur des critères souvent discutables) en force politique, en autorité politique dont la fin est d'établir des droits réservés aux membres de ladite "communauté" ou de les exempter de devoirs imposés au reste des citoyens. Avec le communautarisme, c'est bien la question de la reconnaissance politique et cellle de la déclinaison des droits qui est posée, avec lui, c'est le régime commutatif de l'égalité qui est remis en cause au profit d'un régime distributif d'"équité" - autrement dit de droits différenciés. A l'horizon se profile l'obligation d'appartenance, donc l'abandon de celui qui souhaite se détacher de toute communauté et n'être qu'un citoyen, et, avec les appartenances, l'inévitable rivalité qui les met en concurrence. Le communautarisme, non content de river les individus à des groupes, non content de subordonner les droits de l'individu à ceux de la communauté plus ou moins puissante à laquelle il se doit d'appartenir, installe une mosaïque de revendications concurrentes dans laquelle l'intérêt général se perd. La collectivité ne tend plus vers l'universel, mais est rabattue vers une multiplicité de "minorités" jalouses qui la divisent et l'opposent à elle-même.
Un mode de fractionnement destructeur du débat politique
Ces oppositions en microdimension, nourries par l'appel à des identités souvent imaginaires, évacuent les oppositions sociales et politiques qui nourrissent le débat national et qui ne dépendent pas d'un "être" identitaire immuable, mais de situations politiques et économiques : "Quand les classes sociales passent à la trappe, les minorités visibles font leur apparition" - du reste le communautarisme, ici comme ailleurs, fait bon ménage avec les multinationales. Devant des inégalités, susbstituer l'explication ethnique à l'explication sociale (comme cela a été fait lors des émeutes de 2005) est une forme de diversion en même temps qu'une opération de subreption où les rapports structurels entre dominants et dominés sont convertis en rapports ontologiques: dès lors, les luttes sociales sont discréditées, il n'y a plus qu'à s'affronter entre "différences" irréductibles. Il en résulte un escamotage quasi-total des ouvriers et des employés de l'espace politique bienpensant. On reconnaît là, avec l'invention de fausses divisions qu'on jette au peuple comme un opium autodestructeur, un archaïsme que l'ouvrage situe parfaitement - le comble est que l'accusation de ringardise vient désormais frapper perpétuellement les classes populaires (les "beaufs"). C'est la réintroduction des "corps intermédiaires" dont la Révolution française nous a délivrés. Encore que cette comparaison fasse bien de l'honneur au communautarisme contemporain qui, comme le montre l'auteur, est bien souvent fondé sur des projections fantasmatiques.
Le mécanisme de l'entreprise communautariste : un retournement pervers et non représentatif
L'opération communautariste est analysée par J. Landfried avec une grande finesse et une grande lucidité. Le mécanisme originaire qui la soutient est un retournement pervers de la mentalité victimaire qui suivit la seconde guerre mondiale et qui s'accentua avec la fin des guerres coloniales. Le retour réflexif sur la déportation et le génocide fournit le modèle de la victimisation qui se répand, via la fin des guerres coloniales, et dont s'empare à terme toute "minorité" pour la transformer en chantage victimaire : il suffit dès lors de se présenter collectivement comme victime pour ériger la culpabilité nationale en repoussoir et pour lui demander "réparation". Retournement pervers qui, déformant et détournant le respect et les réparations légitimement dûes aux victimes de la déportation, installe aujourd'hui l'antisémitisme à peine voilé de certaines "communautés". Retournement pervers qui, reprenant à son profit le processus victimaire, appelle de ses voeux le corporatisme et la "démocratie d'association", revanche de Vichy sur le modèle républicain...
Dès lors la recette peut s'accommoder avec des ingrédients fort légers. Des entrepreneurs communautaires, au nom d'"identités" qu'ils prétendent représenter, brandissent une oppression et s'en autorisent pour réclamer, sous forme de réparation, des droits spécifiques aux dépens de la collectivité nationale toujours coupable. Le problème est que ces identités sont bien souvent fantasmées. On pense à l'exemple du mariage homosexuel pour ainsi dire jamais réclamé par les prétendus "intéressés", à la très grande faiblesse numérique des organisations "antiracistes", à celle des ethnonationalistes corses à peine capables de rassembler quelques centaines de personnes lors des "journées internationales" de Corte. On songe à l'UOIF - organisation islamique supposée la plus populaire - qui ne rassemble que 0,5% des musulmans pratiquants, ou au CRIF qui, dans l'hypothèse la plus favorable, ne rassemble qu'un sixième des Juifs de France...
Le politiquement correct et l'identification obligée
Ce constat numérique accablant explique que "les organisations communautaires font souvent rire ou exaspèrent ceux qu'elles sont censées représenter". Exaspérant en effet de se voir ainsi capté par des "représentants" auxquels on n'a rien demandé, mais qui se réclament d'une identification obligée. C'est ainsi qu'on ferme la bouche à tout le monde : toute critique interne (c'est-à-dire issue de ceux qui sont priés de procéder à cette identification) se voit taxée de "haine de soi", de déni d'identité, toute critique externe est automatiquement convertie en "-phobie", et le tour est joué, verrouillant toute tentative de débat rationnel. Là encore, l'opération n'est pas sans précédent dans l'histoire, on a connu jadis et naguère des effacements analogues fondés sur différents procédés de "rééducation" : l'autocensure règne en maître et a pour effet que "on finit par penser la communauté telle que les organisations communautaristes la définissent" - forcément puisqu'elles se proclament les seules autorisées à en parler ! Ainsi, si vous êtes musulman, s'il vous arrive d'être homosexuel, vous n'avez plus qu'à dire et à penser ce que les "représentants" proclamés de l'islam ou des homosexuels disent et pensent : non seulement vous serez mal vu de récuser votre appartenance communautaire, mais celle-ci vous épargnera le poids de la liberté ! Une novlangue du politiquement correct s'installe qui interdit ou rend brûlant l'usage de certains termes - on sait ce qu'il en a coûté à l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau de s'intéresser d'un peu trop près à l'esclavage - et frappe certaines critiques par l'infamie de "lepénisation". Plus qu'à des groupes de pression, on a affaire à des "groupes d'oppression", comme les appelait Philippe Muray.
Les résultats - ou plutôt les dégâts - sont spectaculaires. Le cortège des "discriminations positives" est le chantier le plus fécond de la déconstruction républicaine, puisqu'il s'agit tout simplement de récuser l'égalité des droits au profit d'une stratégie statistique qui nie le corps politique pour lui substituer une représentation destinée à "refléter" une prétendue composition de la population, composition que celle-ci ne définit pas elle-même, mais qui lui est fournie par une expertise douteuse qui lui échappe. Et du reste, la notion même de "population", pertinente en sciences humaines, ne l'est pas en politique, laquelle a pour fin de lutter contre les données et les pesanteurs sociales. Suffit-il de former un groupe pour constituer un peuple et n'y a-t-il pas un abîme entre un peuple ethnique et un peuple politique ? Il faudrait tout de même poser la question : en quoi puis-je faire confiance à un représentant sur le seul motif qu'il me ressemble ? Pourquoi une femme devrait-elle nécessairement mieux se reconnaître dans une femme, un Blanc dans un Blanc, un Noir dans un Noir ? Il y a là une accréditation des différences et une négation de toute circulation du débat politique, autrement dit une négation même de l'objet politique, réduit à des cristallisations intangibles, ramené à une tribalisation dont nous ont délivré les fondateurs de la pensée politique classique, Locke et Rousseau.
L'ontologisation des différences
Le ressort profond du processus repose sur un paralogisme vigoureusement dénoncé par l'auteur, partout répandu. Julien Landfried le décèle dès l'origine de l'opération communautariste : la mécanique d'accusation enclenchant la revendication victimaire prend sa source dans l'officialisation de la "culpabilité française sous Vichy", proclamée ouvertement dans la manie mémorielle qui écrit l'histoire à la place des historiens. Celle-ci identifie un moment de l'histoire de France avec son ensemble et glisse funestement de l'Etat français à la République par un sophisme identificateur. Et avec la République, pour faire bonne mesure, c'est à terme toute la philosophie des Lumières qui est convoquée au tribunal de l'histoire victimaire pour répondre à l'accusation de racisme, de colonialisme, d'uniformisation égalitaire : voilà ce qui unit profondément un mouvement rhétorique comme "les Indigènes de la République" au très chic, très intello et très néolibéral Institut Montaigne. Comme si l'Etat de Vichy n'avait pas été le seul à abroger la loi de 1791 accordant le statut de citoyen aux juifs. Comme si les lois républicaines confondaient systématiquement égalité et indifférenciation. Il suffit de relire les articles1, 6 et 13 de la Déclaration des droits de 1789 pour balayer ces inepties.
Ce paralogisme omniprésent n'est autre qu'une ontologisation des différences, il commande aussi bien l'entreprise communautariste que sa gestion, il en est le motif, l'effet et le but avoué. On a connu dans le passé bien des ontologies (du sang, de la race, de la destinée, de la nature, de la mission divine, de l'avant-garde...) qui ont prétendu s'ériger en politique pour être suffisamment averti des extrémités auxquelles elles conduisent : non merci, plus jamais ça.
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