Civilité, citoyenneté, autonomie - www.communautarisme.net/ecoleendebat
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L'école républicaine est à construire, pas à restaurer... Ce blog souhaite ouvrir des pistes de réflexion dans un certain nombre de champs, notamment au croisement du politique et de l'éducatif : laïcité, justice, autonomie de la personne, formation du citoyen, mémoire et histoire, construction d'une civilité et d'une morale renouvelées, prévention de la violence. |
Rubriques
Analyses, réflexions, données. Voir aussi "reconstruire une civilité" pour une approche pragmatique.
En hommage à Cornélius Castoriadis, parce que sa philosophie nous permet de penser l'éducation, au plus haut de l'idéal et au plus près des réalités, dans un monde très vieux, et dans une ère qui ne fait que commencer... celle de la formation d'un individu autonome dans une société autonome.
Que faire des mémoires et des fantômes de l'histoire ? Comment enseigner ? Quelles identités se forgent à travers les commémorations négatives ?
La laïcité n'est pas seulement affaire de loi, d'interdiction et de séparation, tout comme la démocratie n'est pas seulement affaire de procédures. Partie intégrante d'un régime politique d'autonomie, elle suppose une éducation à la laïcité qui n'est pas seulement une instruction dans la laïcité : une certaine façon d'accepter le conflit et le débat.
Loin de toute mythologie, des livres permettent de mieux comprendre ce qu'a été l'Ecole républicaine dans sa réalité historique : diverse, ambivalente, traversée de mouvements contradictoires.
"On dirait que le racisme et l'antisémitisme sont devenus des choses plus compliquées qu'autrefois" me dit un professeur... certes ! un grand malaise accompagne la confusion actuelle. Cette rubrique voudrait sortir d'un certain moralisme aveuglant, démêler faits, idéologies et connaissances avec prudence et vigilance.
Présente des initiatives de valeur qu'il vaut la peine d'observer, d'analyser, de questionner.
Pour signaler des événements : colloques, films, rencontres, conférences...
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Eduquer à la laïcité
La laïcité : un dispositif institutionnel, une compétence déontologique
Lundi 22 Mai 2006
Dans cet entretien forcément concentré, j'ai tenté de résumer plusieurs dimensions de la laïcité : un ordre politique, un dispositif de neutralité des institutions, une compétence que les professionnels doivent acquérir pour la mettre en oeuvre avec finesse. C'était après le vote de la loi sur les signes religieux et pendant la commémoration du centenaire de la loi de 1905. Je voulais recentrer sur une laïcité condition de la liberté, une laïcité de fond qui ne soit pas seulement une laïcité défensive.
Interview par Gilles Sarotte pour Fenêtres sur cour, journal du SNUIpp ( syndicat d'enseignants du premier degré)
Cent ans après la loi de séparation de l'église et de l'état, quelle définition donnez vous de la laïcité en France ?
La laïcité est la forme prise en France par un phénomène de grande ampleur et de longue durée que les autres pays désignent sous le nom de sécularisation – le fait de dégager la politique de l’emprise de la religion, en donnant à l’une et à l’autre les conditions favorables à leur indépendance réciproque. Liberté religieuse, liberté politique, autonomie de l’individu. En France cette conquête s’est faite de façon à la fois plus conflictuelle, plus explicite, plus juridique qu’ailleurs, mais la laïcité n’est pas à confondre avec l’anti-cléricalisme qui en a accompagné la genèse. Le point délicat, c’est que la laïcité désigne à la fois cette exigence fondamentale, ce projet immense où l’éducation joue un rôle central, et le système de procédures notamment juridiques, variables, révisables, améliorables… qui visent à approcher cet idéal.
La montée en puissance des communautarismes est-elle une menace et en quoi pour la laïcité ?
La laïcité est justement le dispositif inventé parce qu’il y aura toujours des efforts inciviques, de la part de groupes de conviction plus ou moins bien organisés, pour tenter d’imposer aux autres leurs exigences particulières. Les règles laïques, notamment la neutralité de l’espace public, sont là pour contenir les prétentions excessives.
Le problème s’est déplacé des convictions vers les identités, toutes sortes de groupes voulant faire entendre bruyamment leur particularité et parfois l’imposer par l’intimidation. Ce qui est menacé à l’école, c’est la chance de pouvoir construire une humanité dense par l’acquisition d’une culture élaborée. Les activistes de toutes sortes prétendent que les individus veulent s’exprimer, mais exprimer quoi ? la compétition dans la consommation de marques, la surenchère dans la provocation de l’adulte ? l’école est faite pour apprendre des langages partagés, cela exige un peu de silence, de retenue… des identités modestes, qui acceptent d’être en suspens le temps de leur construction : pas niées, pas oubliées, mais en travail. Les identités ne sont pas là au début, elles se développent dans le temps long d’une formation humaniste.
Vous avez réagi, lorsqu'en 2004, le gouvernement a opté pour une loi sur l'interdiction du port des signes religieux ostensibles à l'école visant surtout le port du voile ?
Ayant suivi ces affaires depuis 1989, j’estimais qu’on aurait pu faire mieux avec le dispositif juridique préexistant, à condition de former en profondeur à l’analyse des cas, qui sont très hétérogènes. Car le problème inclut de multiples dimensions contradictoires. Il faut pouvoir distinguer ce qui est ici une lubie d’adolescent extravagante mais inoffensive, là un particularisme religieux modeste et discret, et ailleurs un prosélytisme qui va jusqu’au trouble à l’ordre public : et alors, pour faire progresser la laïcité, réagir en proportion. C’était mon opinion, mais une fois que la loi est passée, la loyauté républicaine consiste à donner du sens à cette loi et faire en sorte qu’elle ouvre sur un progrès de l’esprit laïque dans toute sa profondeur. Travailler sur l’émancipation et la culture, lutter contre les discriminations, contre toutes les formes de xénophobie.
Que faut-il pour que l'école participe à la construction de ce vous appelez un véritable esprit laïque ?
La laïcité est aussi une affaire de compétences à exercer. C’est une force subtile. Au niveau du primaire s’installent des distinctions sans lesquelles il n’y a pas de laïcité. Notamment, le cognitif et le non-cognitif. Savoir, prouver, démontrer, ce n’est pas la même chose que vouloir, croire, préférer. Autre distinction de base, qui n’a rien de naturel : le public et le privé. Les maîtres de l’époque des combats laïques savaient parfois marquer aux enfants qu’ils avaient deux casquettes : celle du maître qui enseigne les savoirs « qu’il n’est pas permis d’ignorer », celle de l’individu privé qui peut avoir des choix de vie particuliers mais n’a pas à en entretenir les enfants. C’est notre « neutralité » qui soutient les élaborations non-neutres, mais balbutiantes, des élèves : eux ont à apprendre comment l’on exprime des choix et des engagements dans le respect des faits, et dans le respect de la liberté des autres.
Interview par Gilles Sarotte pour Fenêtres sur cour, journal du SNUIpp ( syndicat d'enseignants du premier degré)
Cent ans après la loi de séparation de l'église et de l'état, quelle définition donnez vous de la laïcité en France ?
La laïcité est la forme prise en France par un phénomène de grande ampleur et de longue durée que les autres pays désignent sous le nom de sécularisation – le fait de dégager la politique de l’emprise de la religion, en donnant à l’une et à l’autre les conditions favorables à leur indépendance réciproque. Liberté religieuse, liberté politique, autonomie de l’individu. En France cette conquête s’est faite de façon à la fois plus conflictuelle, plus explicite, plus juridique qu’ailleurs, mais la laïcité n’est pas à confondre avec l’anti-cléricalisme qui en a accompagné la genèse. Le point délicat, c’est que la laïcité désigne à la fois cette exigence fondamentale, ce projet immense où l’éducation joue un rôle central, et le système de procédures notamment juridiques, variables, révisables, améliorables… qui visent à approcher cet idéal.
La montée en puissance des communautarismes est-elle une menace et en quoi pour la laïcité ?
La laïcité est justement le dispositif inventé parce qu’il y aura toujours des efforts inciviques, de la part de groupes de conviction plus ou moins bien organisés, pour tenter d’imposer aux autres leurs exigences particulières. Les règles laïques, notamment la neutralité de l’espace public, sont là pour contenir les prétentions excessives.
Le problème s’est déplacé des convictions vers les identités, toutes sortes de groupes voulant faire entendre bruyamment leur particularité et parfois l’imposer par l’intimidation. Ce qui est menacé à l’école, c’est la chance de pouvoir construire une humanité dense par l’acquisition d’une culture élaborée. Les activistes de toutes sortes prétendent que les individus veulent s’exprimer, mais exprimer quoi ? la compétition dans la consommation de marques, la surenchère dans la provocation de l’adulte ? l’école est faite pour apprendre des langages partagés, cela exige un peu de silence, de retenue… des identités modestes, qui acceptent d’être en suspens le temps de leur construction : pas niées, pas oubliées, mais en travail. Les identités ne sont pas là au début, elles se développent dans le temps long d’une formation humaniste.
Vous avez réagi, lorsqu'en 2004, le gouvernement a opté pour une loi sur l'interdiction du port des signes religieux ostensibles à l'école visant surtout le port du voile ?
Ayant suivi ces affaires depuis 1989, j’estimais qu’on aurait pu faire mieux avec le dispositif juridique préexistant, à condition de former en profondeur à l’analyse des cas, qui sont très hétérogènes. Car le problème inclut de multiples dimensions contradictoires. Il faut pouvoir distinguer ce qui est ici une lubie d’adolescent extravagante mais inoffensive, là un particularisme religieux modeste et discret, et ailleurs un prosélytisme qui va jusqu’au trouble à l’ordre public : et alors, pour faire progresser la laïcité, réagir en proportion. C’était mon opinion, mais une fois que la loi est passée, la loyauté républicaine consiste à donner du sens à cette loi et faire en sorte qu’elle ouvre sur un progrès de l’esprit laïque dans toute sa profondeur. Travailler sur l’émancipation et la culture, lutter contre les discriminations, contre toutes les formes de xénophobie.
Que faut-il pour que l'école participe à la construction de ce vous appelez un véritable esprit laïque ?
La laïcité est aussi une affaire de compétences à exercer. C’est une force subtile. Au niveau du primaire s’installent des distinctions sans lesquelles il n’y a pas de laïcité. Notamment, le cognitif et le non-cognitif. Savoir, prouver, démontrer, ce n’est pas la même chose que vouloir, croire, préférer. Autre distinction de base, qui n’a rien de naturel : le public et le privé. Les maîtres de l’époque des combats laïques savaient parfois marquer aux enfants qu’ils avaient deux casquettes : celle du maître qui enseigne les savoirs « qu’il n’est pas permis d’ignorer », celle de l’individu privé qui peut avoir des choix de vie particuliers mais n’a pas à en entretenir les enfants. C’est notre « neutralité » qui soutient les élaborations non-neutres, mais balbutiantes, des élèves : eux ont à apprendre comment l’on exprime des choix et des engagements dans le respect des faits, et dans le respect de la liberté des autres.
Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Lundi 22 Mai 2006 à 13:23
Eduquer à la laïcité
De Gaulle, homme public, homme privé. Le sens intérieur de la laïcité
Lundi 15 Mai 2006Analyse d'un film sur le Général de Gaulle, réflexion sur la laïcité
L’énorme débat suscité par les foulards islamiques a mis l’accent sur la séparation des espaces, sur la neutralité de l’espace public à l’égard des signes manifestes de religion. Les interventions diverses sur les aménagements éventuels de la loi de 1905 ont un peu déplacé la problématique, toujours avec un accent sur la dimension juridique, mais en restant dans l'articulation du public et du religieux.
Or, la laïcité est une construction complexe, qui présuppose un certain nombre de réglages indépendamment même du rapport au religieux. Elle repose sur plusieurs distinctions, celle du cognitif et du non-cognitif, et celle du privé et du public. Ce n’est pas ici que nous allons préciser et affiner ces distinctions, par exmple en retenant par exemple l’objection nécessaire que la partition petinente est ternaire, entre espace privé, société civile, espace public. Cette discussion est importante, mais dans les lignes qui suivent je voudrais avant tout mettre en lumière un autre ordre de réalité, ce qu’on peut appeler le sens intérieur de la laïcité. Il faut pouvoir manier intuitivement ces catégories pour metttre en oeuvre une laïcité profonde, qui ne soit pas simple phobie anticléricale à l'égard des signes visibles.
Il s'agit de comprendre la laïcité comme compétence des sujets, comme façon de vivre et de se vivre soi-même. En effet, tout ordre politique, et la laïcité est une pièce maîtresse de notre ordre politique, suppose un certain nombre de dispositions incorporées chez des sujets qui les mettent en œuvre dans leurs perceptions, leurs choix, leurs jugements, leur façon d’avoir conscience d’eux-mêmes et de se rapporter aux autres. Pour ce faire je m’appuirerai sur l’analyse d’un film : « De Gaulle intime », qui met en évidence exactement ce dont il est question.
France 3 Télévisions a produit pour le 35 ème anniversaire de la mort de Charles de Gaulle un film que son réalisateur, Jean-René Bouyer, a appelé « De Gaulle intime ». C’est un film grand public qui se laisse regarder avec plaisir par tous. Mais au delà de ce plaisir partagé devant un personnage devenu consensuel présenté par une famille attachante, nous avons là un document d’un intérêt exceptionnel. Encore faut-il prendre des distances avec la problématique qui vante les mérites du film, et qui est tout entière ramassée dans l’argument « on ne connaît que le personnage du Général de Gaulle, résistant et chef d’Etat, il est passionnant de connaître Charles de Gaulle l’homme privé, mari et père. Car il y avait un cœur sous l’armure ! Ce film repose sur les témoignages directs de la famille qui a vécu avec lui et ainsi conserve pour l’histoire et la transmission des paroles irremplaçables ».
N’était-ce pas franchir une barrière fermement posée par le Général, et passer dans un registre de trivialisation qui pourrait transformer le Général en « people », selon un processus dont la Monarchie anglaise ne finit pas de subir le martyre…
Ce de Gaulle « intime » ne livre aucun secret d’alcôve qui satisferait des curiosités de voyeurs et les révélations, car il y en a et qui sont significatives, sont d’un autre ordre. L’intimité reste d’ailleurs circonscrite et ne franchit jamais la frontière de ce à quoi pouvait assister un invité dans la maison familiale. Les questions sexuelles que le terme d’intime peut évoquer sont ici impensables : le maximum consistera à dire que l’épouse du héros devenu Président n’était pas jalouse, mais qu’elle aurait pu l’être car le président se voyait sollicité par nombre de jolies femmes, dont des actrices célèbres, le couple prisant fort, d’ailleurs, le cinéma. Confidence vite refermée par la réflexion amusée, ironique et sans aucun doute lucide de l’épouse : « de toute façon, il n’aurait pas le temps ! » qui dirige l’attention sur le vrai trait caractéristique de l’homme et de son économie psychologique personnelle, une vie extrêmement disciplinée et ordonnée dans ses moindres détails à l’organisation que requiert la grandeur de la mission, les sacrifices étant assumés par tousd’un coeur léger.
Ce n’est pas de Gaulle par le bout de la lorgnette, ou le Grand homme démystifié par le valet de chambre, c’est l’homme dans ses relations privées lorsque cet homme est aussi un homme public, au plus haut niveau de sens que « public » puisse prendre, puisque chacun admet désormais la grandeur de l’homme d’Etat. On découvre donc une organisation de la vie privée et une articulation de celle-ci à la vie publique, telles que chacune a sa sphère, ses prérogatives et ses règles, la vie privée étant néanmoins organisée de telle façon qu’elle se subordonne aux exigences de la vie publique, mais dans un stricte séparation qui protège également la vie privée des empiètements de la vie publique.
C’est très exactement là que nous allons saisir l’intérêt majeur de ce film. Il nous permet d’analyser au microcope cet objet historique complexe et de grande ampleur qu’est la séparation du public et du privé dans sa dimension subjective, et ce chez un personnage qui porte cette séparation au plus haut point, sans doute pour des raisons psychologiques de caractère, mais aussi pour des raisons de fonction.
Ce qui fait que le film nous apprend certes des choses sur l’individu exceptionnel qu’est Charles de Gaulle, mais il nous introduit et c’est peut être encore plus intéressant, à un fait de civilisation qui sous-tend le régime politique. Car cette séparation n’est pas le seul fait de cet individu, résultant de sa pudeur, de son milieu familial ou d’un caractère particulièrement distant de son épouse. Lorsque sa belle-fille explique qu’elle réglait le prix d’un repas pris à l’Elysée, il n’y a pas là une aberration, mais une extrême attention à une norme qui règle le rapport à l’Etat. La séparation du public et du privé est un phénomène historique de longue durée, une norme sociale structurante largement partagée qui sous-tend des constructions comme celle de l’Etat et de la laïcité, l’école publique et le statut du fonctionnaire. Cette séparation est assez bien connue dans sa dimension juridique mais Marcel Gauchet a mis l’accent sur les dimensions psychologiques, psycho-sociologiques et symboliques du phénomène, en insistant sur les transformations de la subjectivité dans le monde contemporain ; reliant ces transformations au « parcours de la laïcité », il nous permet de comprendre pourquoi il faut penser ensemble la disparition d’une certaine mystique de l’Etat, les déplacements de sens de la transcendance de l’Etat, les difficultés et les métamorphoses de la laïcité, et les nouvelles formes de manifestation de la subjectivité.
Le film « De Gaulle Intime » décortique l’exemple même de ce qui a disparu – une certaine économie psychique du privé et du public – chez celui-là même qui a incarné adminablement l’idéal de la vertu de l’homme d’Etat, fournissant à la norme de séparation le repère symbolique, l’exemple visible et la pierre de touche qui rend possible son acceptation par la population. Car s’il est si important que le représentant suprême de la Nation sache parfaitement séparer (et manifester publiquement qu’il sépare) ce qui relève des intérêts de la République, et ce qui relève de ses intérêts privés et familiaux, c’est que son attitude tient tout le système en aval. Chez ses contemporains, on peut voir la même compétence mise en œuvre par les instituteurs, chez certains avec la même rigueur subtile, s’agissant de l’influence qu’on peut exercer sur un enfant en tant que membre d’une institution – séparant nettement ce qui est de l’ordre de la fonction et ce qui est de l’ordre des convictions privées.
Or, il est tout à fait significatif que le réalisateur même du film ne semble pas comprendre tout à fait la portée de ce qu’il nous permet de saisir. Il s’étonne constamment de ce que le grand homme était aussi un homme sous sa carapace, un homme qui chérissait ses enfants et aimait jusqu’à ses moutons et ses poulets, sans aucun jeu de mots. En fait, cette incompréhension est elle-même intéressante en ce qu’elle révèle du décalage advenu, de la difficulté que nous avons désormais à comprendre ce qu’a été un certain régime subjectif de la séparation du public et du privé, une façon de commuter d’un état dans un autre état sans les confondre. « La frontière s’est brouillée », signale sobrement et ironiquement Marcel Gauchet, désignant par là une série apparemment hétérogène mais étroitement corrélée : corruption, lobbying et clientélisme, stratégies de communication par exhibition de vie privée, développement de la presse à ragots, fragilisation de la laïcité, revendications particularistes, émissions de télé-réalité. Ce qui nous rappelle que Montesquieu faisait de la vertu le principe du régime républicain, ce par quoi le régime pouvait se maintenir, et nous aide par là-même à mieux comprendre la caractéristique essentielle de cette vertu, qui n’est pas un rigorisme moral puritain : c’est la capacité à pouvoir se positionner selon une modalité publique, en tant que personnage ayant une fonction, ou selon une modalité privée, en tant que personne ayant des intérêts ou affects particuliers, et ne pas confondre. Ce n’est évidemment pas naturel. On peut aller jusqu’à parler d’une forme d’ascèse, qui s’apprend : c’est l’art de manier le « en tant que ».
C’est une construction complexe que cette séparation ; elle a fait l’objet d’une éducation et s’est ancrée au plus profond des subjectivités, dans leur façon de vivre leurs émotions les plus intimes et de comprendre le sens de leurs engagements. Elle a permis une certaine forme civilisationnelle accomplie, qui a rendu possible cette chose que nous revendiquons avec passion alors même que les soubassements en ont été fragilisés : la laïcité. Mais cette capacité à vivre et se positionner sur des plans différents est désormais mal comprise. L’époque contemporaine a tendance à voir un manque d’authenticité ou même de la rigidité dans la réserve qui pousse à garder secrète la personnalité privée.
C’est aussi pour prendre la mesure de ce qui a été et de ce qui a changé qu’il est très intéressant de voir ce film, bien au delà de tout intérêt spécifique pour la personne du Général de Gaulle ou pour les évenements majeurs auxquels son action publique est liée.
« De Gaulle intime », Jean-René Bouyer, Octobre 2005, disponible en DVD Editions Montparnasse au prix de 23,99€.
Or, la laïcité est une construction complexe, qui présuppose un certain nombre de réglages indépendamment même du rapport au religieux. Elle repose sur plusieurs distinctions, celle du cognitif et du non-cognitif, et celle du privé et du public. Ce n’est pas ici que nous allons préciser et affiner ces distinctions, par exmple en retenant par exemple l’objection nécessaire que la partition petinente est ternaire, entre espace privé, société civile, espace public. Cette discussion est importante, mais dans les lignes qui suivent je voudrais avant tout mettre en lumière un autre ordre de réalité, ce qu’on peut appeler le sens intérieur de la laïcité. Il faut pouvoir manier intuitivement ces catégories pour metttre en oeuvre une laïcité profonde, qui ne soit pas simple phobie anticléricale à l'égard des signes visibles.
Il s'agit de comprendre la laïcité comme compétence des sujets, comme façon de vivre et de se vivre soi-même. En effet, tout ordre politique, et la laïcité est une pièce maîtresse de notre ordre politique, suppose un certain nombre de dispositions incorporées chez des sujets qui les mettent en œuvre dans leurs perceptions, leurs choix, leurs jugements, leur façon d’avoir conscience d’eux-mêmes et de se rapporter aux autres. Pour ce faire je m’appuirerai sur l’analyse d’un film : « De Gaulle intime », qui met en évidence exactement ce dont il est question.
France 3 Télévisions a produit pour le 35 ème anniversaire de la mort de Charles de Gaulle un film que son réalisateur, Jean-René Bouyer, a appelé « De Gaulle intime ». C’est un film grand public qui se laisse regarder avec plaisir par tous. Mais au delà de ce plaisir partagé devant un personnage devenu consensuel présenté par une famille attachante, nous avons là un document d’un intérêt exceptionnel. Encore faut-il prendre des distances avec la problématique qui vante les mérites du film, et qui est tout entière ramassée dans l’argument « on ne connaît que le personnage du Général de Gaulle, résistant et chef d’Etat, il est passionnant de connaître Charles de Gaulle l’homme privé, mari et père. Car il y avait un cœur sous l’armure ! Ce film repose sur les témoignages directs de la famille qui a vécu avec lui et ainsi conserve pour l’histoire et la transmission des paroles irremplaçables ».
N’était-ce pas franchir une barrière fermement posée par le Général, et passer dans un registre de trivialisation qui pourrait transformer le Général en « people », selon un processus dont la Monarchie anglaise ne finit pas de subir le martyre…
Ce de Gaulle « intime » ne livre aucun secret d’alcôve qui satisferait des curiosités de voyeurs et les révélations, car il y en a et qui sont significatives, sont d’un autre ordre. L’intimité reste d’ailleurs circonscrite et ne franchit jamais la frontière de ce à quoi pouvait assister un invité dans la maison familiale. Les questions sexuelles que le terme d’intime peut évoquer sont ici impensables : le maximum consistera à dire que l’épouse du héros devenu Président n’était pas jalouse, mais qu’elle aurait pu l’être car le président se voyait sollicité par nombre de jolies femmes, dont des actrices célèbres, le couple prisant fort, d’ailleurs, le cinéma. Confidence vite refermée par la réflexion amusée, ironique et sans aucun doute lucide de l’épouse : « de toute façon, il n’aurait pas le temps ! » qui dirige l’attention sur le vrai trait caractéristique de l’homme et de son économie psychologique personnelle, une vie extrêmement disciplinée et ordonnée dans ses moindres détails à l’organisation que requiert la grandeur de la mission, les sacrifices étant assumés par tousd’un coeur léger.
Ce n’est pas de Gaulle par le bout de la lorgnette, ou le Grand homme démystifié par le valet de chambre, c’est l’homme dans ses relations privées lorsque cet homme est aussi un homme public, au plus haut niveau de sens que « public » puisse prendre, puisque chacun admet désormais la grandeur de l’homme d’Etat. On découvre donc une organisation de la vie privée et une articulation de celle-ci à la vie publique, telles que chacune a sa sphère, ses prérogatives et ses règles, la vie privée étant néanmoins organisée de telle façon qu’elle se subordonne aux exigences de la vie publique, mais dans un stricte séparation qui protège également la vie privée des empiètements de la vie publique.
C’est très exactement là que nous allons saisir l’intérêt majeur de ce film. Il nous permet d’analyser au microcope cet objet historique complexe et de grande ampleur qu’est la séparation du public et du privé dans sa dimension subjective, et ce chez un personnage qui porte cette séparation au plus haut point, sans doute pour des raisons psychologiques de caractère, mais aussi pour des raisons de fonction.
Ce qui fait que le film nous apprend certes des choses sur l’individu exceptionnel qu’est Charles de Gaulle, mais il nous introduit et c’est peut être encore plus intéressant, à un fait de civilisation qui sous-tend le régime politique. Car cette séparation n’est pas le seul fait de cet individu, résultant de sa pudeur, de son milieu familial ou d’un caractère particulièrement distant de son épouse. Lorsque sa belle-fille explique qu’elle réglait le prix d’un repas pris à l’Elysée, il n’y a pas là une aberration, mais une extrême attention à une norme qui règle le rapport à l’Etat. La séparation du public et du privé est un phénomène historique de longue durée, une norme sociale structurante largement partagée qui sous-tend des constructions comme celle de l’Etat et de la laïcité, l’école publique et le statut du fonctionnaire. Cette séparation est assez bien connue dans sa dimension juridique mais Marcel Gauchet a mis l’accent sur les dimensions psychologiques, psycho-sociologiques et symboliques du phénomène, en insistant sur les transformations de la subjectivité dans le monde contemporain ; reliant ces transformations au « parcours de la laïcité », il nous permet de comprendre pourquoi il faut penser ensemble la disparition d’une certaine mystique de l’Etat, les déplacements de sens de la transcendance de l’Etat, les difficultés et les métamorphoses de la laïcité, et les nouvelles formes de manifestation de la subjectivité.
Le film « De Gaulle Intime » décortique l’exemple même de ce qui a disparu – une certaine économie psychique du privé et du public – chez celui-là même qui a incarné adminablement l’idéal de la vertu de l’homme d’Etat, fournissant à la norme de séparation le repère symbolique, l’exemple visible et la pierre de touche qui rend possible son acceptation par la population. Car s’il est si important que le représentant suprême de la Nation sache parfaitement séparer (et manifester publiquement qu’il sépare) ce qui relève des intérêts de la République, et ce qui relève de ses intérêts privés et familiaux, c’est que son attitude tient tout le système en aval. Chez ses contemporains, on peut voir la même compétence mise en œuvre par les instituteurs, chez certains avec la même rigueur subtile, s’agissant de l’influence qu’on peut exercer sur un enfant en tant que membre d’une institution – séparant nettement ce qui est de l’ordre de la fonction et ce qui est de l’ordre des convictions privées.
Or, il est tout à fait significatif que le réalisateur même du film ne semble pas comprendre tout à fait la portée de ce qu’il nous permet de saisir. Il s’étonne constamment de ce que le grand homme était aussi un homme sous sa carapace, un homme qui chérissait ses enfants et aimait jusqu’à ses moutons et ses poulets, sans aucun jeu de mots. En fait, cette incompréhension est elle-même intéressante en ce qu’elle révèle du décalage advenu, de la difficulté que nous avons désormais à comprendre ce qu’a été un certain régime subjectif de la séparation du public et du privé, une façon de commuter d’un état dans un autre état sans les confondre. « La frontière s’est brouillée », signale sobrement et ironiquement Marcel Gauchet, désignant par là une série apparemment hétérogène mais étroitement corrélée : corruption, lobbying et clientélisme, stratégies de communication par exhibition de vie privée, développement de la presse à ragots, fragilisation de la laïcité, revendications particularistes, émissions de télé-réalité. Ce qui nous rappelle que Montesquieu faisait de la vertu le principe du régime républicain, ce par quoi le régime pouvait se maintenir, et nous aide par là-même à mieux comprendre la caractéristique essentielle de cette vertu, qui n’est pas un rigorisme moral puritain : c’est la capacité à pouvoir se positionner selon une modalité publique, en tant que personnage ayant une fonction, ou selon une modalité privée, en tant que personne ayant des intérêts ou affects particuliers, et ne pas confondre. Ce n’est évidemment pas naturel. On peut aller jusqu’à parler d’une forme d’ascèse, qui s’apprend : c’est l’art de manier le « en tant que ».
C’est une construction complexe que cette séparation ; elle a fait l’objet d’une éducation et s’est ancrée au plus profond des subjectivités, dans leur façon de vivre leurs émotions les plus intimes et de comprendre le sens de leurs engagements. Elle a permis une certaine forme civilisationnelle accomplie, qui a rendu possible cette chose que nous revendiquons avec passion alors même que les soubassements en ont été fragilisés : la laïcité. Mais cette capacité à vivre et se positionner sur des plans différents est désormais mal comprise. L’époque contemporaine a tendance à voir un manque d’authenticité ou même de la rigidité dans la réserve qui pousse à garder secrète la personnalité privée.
C’est aussi pour prendre la mesure de ce qui a été et de ce qui a changé qu’il est très intéressant de voir ce film, bien au delà de tout intérêt spécifique pour la personne du Général de Gaulle ou pour les évenements majeurs auxquels son action publique est liée.
« De Gaulle intime », Jean-René Bouyer, Octobre 2005, disponible en DVD Editions Montparnasse au prix de 23,99€.
Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Lundi 15 Mai 2006 à 00:00
Eduquer à la laïcité
Compte-rendu de colloque
« 1905-2005 : laïcité vivante » : c’est pour expliciter ce terme et partager un temps de formation, que s’est tenu en aout 2005 un colloque à Cerisy-la-Salle, dans un des hauts lieux de l’alliance, si importante dans notre pays, entre bourgeois érudits, souvent protestants, militants républicains et intellectuels engagés.
La conception du colloque avait été demandée à la Ligue des Droits de l’Homme. En effet, celle-ci et la Ligue de l’enseignement, qui ont été sur la longue durée du siècle passé parmi les acteurs essentiels de défense active de la laïcité, se sont également engagées dans la période récente pour une laïcité qualifiée de « vivante ». Elles ont notamment permis un approfondissement significatif du dialogue en tenant un séminaire appelé « Islam et laïcité », où ont pu se frayer les voies d’une écoute réciproque sans a priori ni facilités. C’est sur la base de cette réflexion que s’est fait sentir le besoin d’un examen rétrospectif, conjoncturel et prospectif.
Croisement des perspectives et liberté des désaccords
Le président de la LDH, le juriste Jean-Pierre Dubois, en a conçu le plan rigoureux, permettant les regards croisés de disciplines indispensables à la réflexion. Ce pluralisme théorique est pourtant très mal pris en compte dans les versions les plus médiatisées de la militance laïque, qui se ferment souvent sur une analytique idéalisée de la République ou de la laïcité « en soi ». Tout au contraire, la force de ce colloque était là, dans ces échanges entre juristes, historiens, anthropologues, philosophes, politologues, sociologues, pédagogues,… croyants et incroyants, protestants, catholiques, musulmans, juifs, dont une bonne proportion d’anti-cléricaux patentés. Il n’y manquait pas même un ancien responsable d’aumônerie, avec sa casquette d’historien...
L’autre force de ce regroupement tenait à la liberté du débat, bien rare en ces temps d’expression communautaires ou associatives crispées sur un manichéisme défensif. Du côté de la réflexion sur le monde musulman, se sont formulées des critiques élaborées des blocages internes de la pensée théologique, comme des contradictions politiques des pays arabes ou de la Turquie. Très rare sur ces sujets : aucune complaisance, toutes sortes de désaccords, néanmoins une écoute attentive dans le respect des faits et la reconnaissance des incertitudes.
Retour historique sur la loi de 1905
Un axe rétrospectif et érudit nous a d’abord permis de mesurer quelles fidélités nous rattachent à l’esprit de la loi de séparation de 1905, par delà les différences énormes de contexte historique. Le très respecté Emile Poulat, auteur de l’œuvre de référence la plus incontestée d’histoire de la laïcité, nous a fait un exposé synthétique dont il faut peut-être citer le résumé in extenso :
« La laïcité traduit une révolution de la pensée qui s’est inscrite dans nos institutions : le passage d’un régime où la vérité catholique faisait loi à un régime où la conscience libre affirme ses droits et les fait politiquement reconnaître. Cette grande transformation a donné naissance à ce qu’il convient d’appeler notre laïcité publique, puisqu’elle est notre sort commun, quelles que soient nos dispositions privées. Comme toute vie sociale,elle repose sur un compromis qui permet à une société de durer et de se développer sans éclater. Quand laïcité se réalise, elle prend des formes qui déconcertent ses champions comme ses adversaires les plus résolus. C’est la laïcité qui nous gouverne que l’on découvrira ici : non plus seulement les jeux du cléricalisme et de l’anticléricalisme, les prétentions rivales de l’Eglise et de l’Etat, mais les problèmes posés à l’Etat par 60 millions de consciences en liberté et décidées à user de toutes leurs libertés. »
Sur la loi de 1905 elle-même les analyses des historiens et des juristes convergent pour affirmer que c’est la ligne de compomis, la version libérale et souple, voulue par Briand et Jaurès, qui l’a emporté sur la ligne dure d’Emile Combes. L’érudition sans défaut de Jacqueline Lalouette et de ses collègues, parfois rivalisant de nuances, n’a laissé sur ce point aucun flottement. Lorsque les contemporains se réclament de la « tradition » républicaine pour réclamer un durcissement, comme dans la loi sur les foulards, on peut leur opposer la totalité de l’historiographie.
De fait, la loi portant interdiction des signes religieux dans les établissements scolaires marque un infléchissement très net par rapport à un siècle de logique libérale d’interprétation et d’application de la loi de 1905. Non que l’esprit de la loi interdise un tel infléchissement : le juriste Patrice Rolland a montré à la fois qu’il était possible, mais de fait non réalisé, car les tendances les plus lourdes de la laïcité effective se sont placées sur la fourche la plus libérale de la loi. Françoise Lorcerie a montré pourquoi, dans un contexte où la laïcité constitutionnelle ne fait plus débat, les conflits politiques se sont déplacés et ont investi le terrain scolaire, plus fragile, parce que travaillé par les contradictions de la démocratisation éducative et par l’ethnicisation fréquente des problèmes qu’on y rencontre, alors que peine à s’affirmer une pédagogie de la citoyenneté, comme l'a rappelé Francine Best. La longue polémique sur le voile « a fait apparaître la confusion qui règne aujour’hui en France quant aux enjeux de la laïcité scolaire(…) dans l’épisode récent, elle a révélé son potentiel conservateur au double plan social et scolaire »
Islam et laïcité
Au contraire de ce qui prédomine souvent, le colloque n’était pas obnubilé par un face-à-face massif et factice entre République et Islam. Si la question s’est évidemment posée de l’Islam en France, c’est sur fond de prise en compte nuancée de la diversité européenne, de la diversité historique et géographique de la France elle-même. C’est donc tout naturellement aussi que le monde arabo-musulman a été abordé dans sa diversité et son évolution.
Mohammed Arkoun, dans une perspective anthropologique instruite des débats théologiques, a exprimé avec des accents passionnés combien il est tragique que la pensée musulmane, passée la période créative et fondatrice de civilisation, se soit après sept siècles laissée bloquer dans une fermeture symbolique dont elle s’interdit d’autant plus de sortir qu’elle se prive de la lecture de ses textes de référence, alors qu’elle avait disposé très tôt de méthodes de critique historique. Un historien de la Turquie, Semih Vaner, nous en décrit « le mal-être laïque ». Car si l’Empire Ottoman connaissait et gérait relativement souplement une forte diversité ethnique et religieuse, ce qui aurait pu lui donner un terreau de pluralisme dans le processus de sécularisation, c’est à l’inverse, dans un souci d’encadrement, une version non libérale, autoritaire, de la laïcité qui s’installe en Turquie avec l’Etat modernisateur. La laïcité kemaliste y méconnait l’exigence démocratique par excellence, le pluralisme : évoquant plutôt une forme de bonapartime.
J’ai un peu regretté qu’il n’y ait pas eu alors d’échappée vers le judaïsme, car les comparaisons à trois termes sont toujours plus fécondes que les comparaisons à deux termes. Le judaïsme connaît aussi ces difficultés entre volonté de retour aux sources, sacralisation anhistorique d’interprétations partiales du texte fondateur, captation du religieux par des logiques de pouvoir aussi bien que par des religiosités ignorantes, d’autant plus « fondamentalistes » qu’elles en restent à une lecture littérale, étroitement bornée.
Logiques de pouvoir dont Driss El Yamani nous a montré la prégnance dans les problèmes actuels, en explicitant les contradictions et les conflits violents qui travaillent les sociétés et les Etats arabes et/ou musulmans.
Retour sur la France et l’Islam de France. Le problème est renouvelé par la présence dans l’hexagone d’une forte minorité amenée par l’immigation. Gilles Manceron nous a montré qu’il fallait chercher les racines des difficultés dans les contradictions de la République dans les colonies : « Marianne aux colonies ». La loi de 1905, donc le régime de pleine laïcité, n’avait pas été appliquée de la même façon en France et dans les colonies françaises. Cela s’est fait à travers la carence ou la contradiction des décrets d’application. A travers l’analyse des modalités variées se manifeste une caractéristique coloniale : « une colonie n’est pas tant ou pas seulement un territoire outre-mer, mais surtout un territoire où l’on n’applique pas le droit qui régit la métropole ». Il y a continuité de drapeau et de souveraineté mais pas continuité du régime de droit. Ce que l’historien montre, c’est que cette situation qui choque aujourd’hui ne s’est pas établie sans des luttes intenses entre partis politiques, fractions, lobbies… Tout se passe néanmoins comme si de nombreux Républicains avaient pensé au XIXè siècle que face à une supposée arriération musulmane, la bonne tactique était de christianiser d’abord pour « civiliser », et seulement après, laïciser : « l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation » résume un Gambetta ici emblématique.
Universalisme et pluralisme
Non que la prospective soit le fait de la philosophie… mais ce bref compte-rendu laissera aux philosophes Olivier Abel et Etienne Balibar la charge d’une conclusion qui soit ouverte, malgré les crispations contemporaines. Avant de leur donner le mot de la fin, évoquons l’échappée que nous a permise Isabelle Pineau-Valencienne, en psychanalyste qui réfléchit sur « le féminin de la femme ». On sait que la question du statut des femmes, ou du statut du féminin, est une donnée majeure dans les controverses relatives aux religions et à la laïcité ; on a apprécié cette intervention pour ce qu'elle apportait de finesse décalée dans un débat qui a eu tendance à faire des femmes et des filles un objet de polémiques, sans beaucoup les écouter comme sujets...
La situation actuelle est caractérisée par une recherche d’universalisme qui ne fasse pas table rase des particularités. Le discours classique de l’universalisme abstrait sans aucune garantie n’est plus tenable en ce qu’il recèle des dominations de fait, qui portent toujours aux compromis choquants par rapport aux principes annoncés. Inversement le discours de la pure ouverture des cultures se révèle une illusion tout aussi délétère. Si l’on prend conscience de la pluralité irréductible des religions, sans méconnaître non plus le droit de n'en avoir aucune, comment énoncer un code de bonne conduite entre elles ?
Cela peut se traduire par la promotion d'une idée émise par Martine Cohen en réaction à certaines dérives contemporaines qu’elle a analysées en sociologue, sans tabou ni acrimonie. Elle en appelle à des identités « modestes »; cette modestie lui apparait comme la contrepartie d’un pluralisme à la fois religieux, moral et culturel débouchant sur une gestion complexe des identités.
Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Samedi 1 Octobre 2005 à 00:00
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