Civilité, citoyenneté, autonomie - www.communautarisme.net/ecoleendebat
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L'école républicaine est à construire, pas à restaurer... Ce blog souhaite ouvrir des pistes de réflexion dans un certain nombre de champs, notamment au croisement du politique et de l'éducatif : laïcité, justice, autonomie de la personne, formation du citoyen, mémoire et histoire, construction d'une civilité et d'une morale renouvelées, prévention de la violence. |
Rubriques
Analyses, réflexions, données. Voir aussi "reconstruire une civilité" pour une approche pragmatique.
En hommage à Cornélius Castoriadis, parce que sa philosophie nous permet de penser l'éducation, au plus haut de l'idéal et au plus près des réalités, dans un monde très vieux, et dans une ère qui ne fait que commencer... celle de la formation d'un individu autonome dans une société autonome.
Que faire des mémoires et des fantômes de l'histoire ? Comment enseigner ? Quelles identités se forgent à travers les commémorations négatives ?
La laïcité n'est pas seulement affaire de loi, d'interdiction et de séparation, tout comme la démocratie n'est pas seulement affaire de procédures. Partie intégrante d'un régime politique d'autonomie, elle suppose une éducation à la laïcité qui n'est pas seulement une instruction dans la laïcité : une certaine façon d'accepter le conflit et le débat.
Loin de toute mythologie, des livres permettent de mieux comprendre ce qu'a été l'Ecole républicaine dans sa réalité historique : diverse, ambivalente, traversée de mouvements contradictoires.
"On dirait que le racisme et l'antisémitisme sont devenus des choses plus compliquées qu'autrefois" me dit un professeur... certes ! un grand malaise accompagne la confusion actuelle. Cette rubrique voudrait sortir d'un certain moralisme aveuglant, démêler faits, idéologies et connaissances avec prudence et vigilance.
Présente des initiatives de valeur qu'il vaut la peine d'observer, d'analyser, de questionner.
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Prévention des violences : théâtre-forum dans le 93
Lundi 20 Février 2006
Muriel Naessens et son théâtre-forum
Muriel Naessens travaille comme conseillère au MFPF de Seine Saint Denis et a cet extraordinaire savoir-faire des animatrices du Planning Familial, capables d’aborder tous sortes de sujets difficiles avec des personnes parfois très démunies, voire abîmées, pour les aider à construire une liberté bien assumée. Écouter et entendre les détresses, accompagner sans aliéner, tirer les comportements vers le haut sans faire honte, communiquer au plus près de l’indicible, c’est un savoir-faire rare.
Mais elle est aussi comédienne, psychologue et criminologue, et depuis quelques années elle sillonne le département avec une troupe, le théatre-forum, selon la technique du théâtre de l'opprimé. Cette méthode à l'origine très militante, mise au point par Augusto Boal, est aujourdhui un outil important de prévention dans toutes sortes de dispositifs publics, notamment contre le tabagisme, les addictions. Au risque de l'édulcorer. La troupe du Théâtre-forum de Muriel Naessens tire sa force d'un ancrage difficile, le centre du MFPF de Bobigny, qui est confronté quotidiennement à des situations de grande détresse de femmes et de filles très jeunes.
Il s’agit d’une action sur temps scolaire ciblée sur les violences entre filles et garçons, dans le cadre d’une circulaire de l’éducation nationale. Le théâtre-forum vient à la demande de l’établissement, avec l’aide de diverses instances régionales. Cette obligation faite aux établissements de faire place à des actions de prévention a été l'occasion pour l'institution scolaire, de s'ouvrir à des dispositifs, à des associations peu habituelles dans un cadre scolaire.
Ce qu’on voit lors d'une séance avec les jeunes
Dans la grande salle polyvalente du lycée professionnel de Bondy, un petit décor simple a été installé, les élèves arrivent, ils savent qu'ils vont assister à une représentation théâtrale, ils sont attentifs. Une petite centaine d’adolescents de 16 à 19 ans. S'il y a des professeurs et des membres de l'administration, c'est très discret.
Un théâtre d’intervention
Ce n'est pas une représentation au sens où on a pris l'habitude de parler de théâtre, avec une pièce d'auteur jouée en continu devant un public silencieux. C'est un théâtre d'intervention, construit autour de cinq scènes de cinq minutes, qui cherche l'interactivité et requiert la participation active du public ; en cela, cette forme de théâtre se rapproche de techniques d'animation, on peut penser à des pratiques de café-philo, par exemple, ou de groupe de soutien en psychothératie. Mais en utilisant les formes ludiques et les atouts du théâtre, le registre visuel et non-verbal, la reconnaissance du familier mais à distance de soi, le jeu d'identification - distanciation, l'expérimentation et l'improvisation.
Chaque séquence présente une situation banale - pas normale, mais banale, où garçons et filles, hommes et femmes, sont en présence, et où se joue un rapport de petite domination "ordinaire" : ça ne travaille jamais dans le spectaculaire et l'extrême de la violence, mais dans le quotidien.
À l’école
Un des garçons pour se faire mousser interpelle une fille « Vanessa, eh, viens là ! », elle s’approche « Vanessa, t’es bonne ! ». Humiliation de la fille, éclat de rire des garçons. Et de la copine.
En séance de sport
les garçons lancent le ballon de basket au dessus de la tête des filles qui rouspètent. Un garçon met la main aux fesses, la fille crie, le jeu s’arrête. Le prof intervient pour minimiser. Sa partialité s’exerce sur un mode apparemment pacifiant, et systématiquement défavorable aux filles.
Un garçon a une copine avec qui il a rendez-vous, ils ont convenu qu’il l’emmenait en scooter chercher un livre. Mais il est pris à part par un copain, qui veut en même temps l’emmener faire un baby-foot, et devant le refus, fait pression : devant ta meuf, tu t’écrases, tu ne la traites pas comme un homme, il faut lui montrer qui est le chef.
Le garçon est déchiré mais il finit par jouer le jeu des copains.
Un anniversaire se prépare entre trois vieux amis (deux filles, un garçon).
L’une des filles confie qu’elle est amoureuse, c’est un grand amour, tout va bien depuis trois mois. Arrive l’amoureux, qui a trouvé le film qu’elle souhaitait voir, et qui compte l’emmener… sans tenir compte de la soirée d’anniversaire. Il y a apparemment beaucoup d'affection et d'attention, et beaucoup de chantage à l'affection, mais n'est-ce pas affaire de pouvoir ? Il ne veut pas céder, elle se résigne tristement.
Dans la famille, les deux parents, un garçon une fille. Les parents annoncent qu’il y aura une alternance de services entre les deux enfants pour faire les petits travaux de la maison. Mais quand c’est le jour du garçon, il se trouve qu’il y a un match de foot à regarder et que le garçon pourra être capitaine s’il l’analyse correctement. Quand la mère rentre, rien n’est fait, et le père, puis la mère, se rabattent sur une sœur rétive, qui est en train de préparer son travail de classe : « toi, ma chérie, tu peux faire les deux »
C’est drôle parce qu’on se reconnaît dans le jeu : les jeunes sont hilares et l’humour permet de faire passer la reconnaissance de situations assez dures.
Arrêts sur image et reformulations
Après avoir vu toutes les scènes filées à la suite, on les reprend une par une, avec une règle du jeu. Chaque fois que quelque chose n’est pas normal, le public, n’importe qui dans le public qui n’est pas d’accord peut dire stop ! et monte sur la scène, se mettre à la place d’une personne qui pourrait agir autrement. Tenter un autre mode d’action, une autre parole. Et avec les comédiens, on voit ce qui se passe.
Les comédiens ont une réserve de comportements possibles selon les réactions, et cela réactive les problèmes. Ainsi, par exemple, les amis proposent que l’amoureux vienne à la fête, que se passe-t-il après cette négociation ?
Muriel Naessens est cette fois l’animatrice, qui donne la parole, incite, reformule, encourage, questionne : du grand art, une expérience impressionnante qui rend son action légère, autant que sûre dans l’aiguillage : ça ne risque pas de déraper, tout s’exprime mais dans le respect.
Ce qu’on observe dans la salle, dans le public des lycéens : habituellement pour cette série, c’est un public de troisième, mais exceptionnellement ce sont des terminales. Trois quarts de Noirs, garçons et filles. Filles très réactives : oui, c’est bien ça, elles commentent et reconnaissent, les garçons aussi mais c’est moins explicite. Le fond de la salle réagit beaucoup mais s’implique peu dans l’intervention sur scène, parce que sans doute, les animateurs sont un peu captés par le devant de la salle. C’est dommage et sans doute une petite difficulté à ajuster d’un point de vue pédagogique, car le fond des salles est toujours un lieu investi par les leaders d’opinion. Le phénomène était très net vu du fond de la salle, où je me trouvais.
Bilan : un temps fort, drôle, secouant
La séance devant les jeunes est indiscutablement un temps fort. Durant cette heure et demie, pas une seconde de temps mort, on est constamment en éveil. C’est amusant, sensible, intelligent, ça met en mouvement tout ce qui peut ressembler à un stéréotype figé ou à des manichéismes. J’ai pu constater, ayant une rangée de jeunes filles devant moi, qu’elles réagissaient au quart de tour, avec des réflexions qui montraient leur compréhension fine des enjeux. L’humour, le jeu permettent d’aborder des sujets durs sans provoquer d’animosité dans la salle. Quantité de problèmes ont été posés dans leur complexité, et ce avec une remarquable économie de moyens. Il fournit, ce qui est essentiel, une expérience de référence commune pour les discussions qui vont pouvoir s’ensuivre.
Mais ce temps fort ne peut avoir un impact éducatif que s’il est inséré dans tout un dispositif, une synergie, une durée. Il permet à tout le reste de fonctionner au mieux parce qu’il est déclencheur, catalyseur. Mais il ne vaut réellement que parce qu’il est le temps fort d’un dispositif.
Une préparation très précise avec les partenaires
La séance de théâtre est un moment fort, où il se passe quelque chose pour les élèves. Cependant, ce n’est qu’une partie d’un dispositif qui comprend plusieurs étapes de préparation et qui s’étire dans la durée : rien d’éducatif ne se fait sans une durée et une progressivité, une remise sur le chantier:
A l’origine il y a une demande, qui fait l’objet d’un traitement d’étude : quel est le problème à résoudre, quelles sont les histoires que vous avez à raconter ? il y a donc écoute, enquête, choix d’épisodes significatifs, création de scénarios qui fonctionnent à la fois pour poser des problèmes et pour chercher ensemble des attitudes différentes.
Anticipation ou test des interventions possibles de la salle, étude des scénarios d’évolution interactifs possibles, de façon à pouvoir partir sur toute piste proposée par le public, en recréant une situation problématique, qui va à sont tour entraîner une réaction. On teste avec le public des solutions - celles-ci ne sont pas proposées comme des clés prééxistantes à découvrir, mais quelque chose qui s’invente dans le jeu, en expérimentant ce qui se passe en presque vrai, en agissant. La créativité et la participation en acte du public est vraiment requise et elle répond à la créativité ouverte des artistes. Et cette interactivité qui marche au quart de tour, elle repose sur une très grande préparation.
Avant la séance , il y a eu rencontre avec les personnels qui vont ensuite encadrer l’action et continuer le travail, pour les former à la méthode.
Un travail en équipe, des rôles distincts
Toutes sortes de professionnalités sont requises, et rien n’est laissé au hasard. Chacune peut faire l’objet d’une formation mais requiert une certaine expérience en amont.
Le jeu par des comédiens est le plus évident, mais le rôle pivot assuré par Madame Naessens dans l’orchestration et l’animation est le plus ardu, celui dont la formation ne doit rien laisser au hasard. Faire émerger une parole de la part des jeunes, les guider dans une élaboration, c’est très difficile.
Après la séance, des travailleurs sociaux spécialisés, divers selon le contexte, psychologues … vont reprendre avec les élèves les thèmes abordés et faire discuter, retravailler, reformuler pendant plusieurs séances. Ici c’est la conseillère conjugale du Planning familial qui va faire le debriefing.C’est très important pour l’élaboration, pour stabiliser les changements.
Les membres de l’éducation nationale ont été rencontrés une fois auparavant. Je suis étonnée néanmoins d’avoir vu peu d’adultes dans la salle. Certains font cours, certes, mais pas tous. Or, ils ratent quelque chose de jubilatoire, peut-être une meilleure communication interne pourrait elle les mobiliser pour l’intérêt de tous et pour leur plus grand plaisir ?
Il y a une séance spécifique prévue pour les adultes, sur les comportements sexistes ou qui encouragent le sexisme. Je ne l’ai pas vue. Mais on se dit que cet outil « théâtre-forum » pourrait acquérir de la force en étant décliné à plusieurs niveaux et selon divers publics.
Une prise de conscience de l’inacceptable
Il se passe quelque chose de profond qui maintient ces jeunes très attentifs et mobilisés, réactifs au quart de tour, comment comprendre ce qui est en train de se passer du point de vue psychologique ? Une prise de conscience active et expérimentale de divers points cruciaux pour amorcer un changement intérieur :
1/ certaines conduites sont inacceptables
2/ ce qu’elles font subir à autrui, pourquoi elles le blessent dans son humanité, sa liberté, son désir
3/ d’autres comportements sont possibles
4/ tout le monde peut y gagner, pas seulement la « victime » mais aussi les autres, ceux qui sont pris dans les rapports de force (là, les garçons)
5/ tous les présents dans une situation sont impliqués dans la relation à changer
6/ toutes sortes de formes de résistance passant par l’expression, l’explication, le refus, la négociation, sont possibles.
Du jeu dans le positionnement dominant / dominé / témoin
Cela joue aussi bien pour les opprimés que pour les oppresseurs ou les témoins : chacun étant parfois tour à tour dans plusieurs rôles, dans une situation et un imaginaire d'oppression, dont il s'agit de sortir de façon inventive, au lieu de simplement inverser les rôles.
On appelera "oppresseurs" ceux qui se trouvent agir dans telle ou telle situation de façon aliénante ou violente ; on peut être oppresseur et opprimé, c'est même souvent le cas et le théâtre s'attache à montrer ces déplacements de position dans des situations diverses : Muriel Naessens refuse qu'on dise "fautifs", insistant sur le fait de prendre une place dans un système d'oppression. C'est justement cette labilité des positions qui permet du jeu et de la distanciation.
La très grande force de ce dispositif, c’est qu’il met en mouvement psychique le schéma : dominant/dominé, fort/faible, dans lequel les jeunes sont tous coincés et particulièrement accentué et rigide chez les jeunes les plus impliqués dans les comportements violents.
Le fait de voir sur une scène un groupe dans une situation familière permet de se décentrer, de sortir de son point de vue pour adopter un point de vue tournant sur une situation où l’on s’identifie tour à tour aux uns et aux autres. On est ailleurs, au-dessus, à côté, concerné mais distancié, pas dans la scène, on se donne le sentiment de voir donc de maîtriser si peu que ce soit ce qui se passe. Or, cette possibilité de sortir d’un enfermement de point de vue est décisive, c’est elle qui fait défaut aux jeunes violents.
Les êtres qui ont l'habitude de subir de façon répétée des oppressions et qui deviennent ainsi des victimes réalisent que ce n’est pas normal de subir une violence (oppression, pression, insulte…) ; c'est le premier pas pour cesser d'être une victime, cela ne donne pas encore les schèmas de résolution pour sortir de l'oppression ; du moins ces êtres ( filles ou garçons) sont-ils légitimés dans une révolte qui était jusqu’alors souvent étouffée ; ils voient qu’un autre fonctionnement devrait être possible, qu’il est voulu et encouragé par le groupe. Déjà c’est essentiel car les victimes sont souvent enfermées dans des schémas où elles croient que ce qu’elles subissent est normal et inévitable.
Les "oppresseurs" potentiels prennent conscience du caractère honteux ou dysfonctionnel de leur comportement parce qu’ils se trouvent à distance, à critiquer le fonctionnement d’autrui. En formation, c’est une bonne méthode que l’analyse des dysfonctionnements d’autrui, parce qu’on est plus lucide dans la critique quand elle s’exerce sur autrui ; mais ça fait retour sur soi de manière plus efficace que si l’on est directement appelé à s’autocritiquer.
Qu’est-ce que signifie « être fort » ?
Par ailleurs ce qu’ils voient sur la scène est un type qui « joue » à être le plus fort, et qui en fait se soumet à la pression du groupe. De fait, le conformisme et la pression du groupe de pairs sur le mode : « être un homme, un vrai, faire comme les autres » jouent un rôle essentiel dans les comportements violents, racistes ou sexistes. Mais du fait que cela se passe sur une scène qu’on voit de l’extérieur, quelque chose change : qu’est-ce que « être fort » ? se soumettre à la pression, lui résister ?
Les jeunes qui sont vulnérables à ce chantage à la force virile (et ils le sont presque tous) ne peuvent pas ne pas voir ici que c’est la pression du groupe qui fait adopter un registre « fort », c’est à dire dominateur ; c’est un secret qui devient public, ça fait bouger dans la sensibilité la représentation de ce qu’est être fort, maîtriser une situation, subir, être victime.
Pression conformiste du groupe
Les témoins qui approuvent, qui aggravent, qui rient, qui cautionnent, sont également des protagonistes importants. Leur rôle n’est pas facilement aperçu et personne ne se rend compte de ce rôle décisif de pression conformiste de groupe : les situations d'oppression sont portées aussi bien par les copains, les copines, les mères... Or le théâtre permet de voir en gros ces comportements, notés par quelques jeunes. Aucun n’a fait l’effet de demande d’intervention, mais ils étaient remarqués et peuvent faire l’effet d’une élaboration de deuxième temps.
Avec des mots simples, mais pas que les mots
Le théatre-forum met en action une recherche créative de solutions qui ne dépend pas de la virtuosité langagière. On s’implique, sans forcément beaucoup de mots, mais avec des mots pour faire quelque chose dans une situation.
On monte sur la scène. On trouve des solutions et on essaie d’inventer des façons de s’en tirer, en se servant de ses mots à soi, avec une créativité pratique.
Les solutions sont imaginatives et fines, alors même qu’elles n’auraient pas su s’exprimer sous forme abstraite comme dans une réflexion dans la salle de classe, ou un café philo, dont le traitement est tout entier verbal et hypothétique, représentatif et pas pragmatique.
J’ai travaillé en théorie et en pratique sur la formation à la citoyenneté, les droits de l’homme, la formation morale dans l’éducation. Ce qui me fascine au fur et à mesure de l'analyse, qui déploie ce que saisit l'intuition, c’est la grande subtilité de tout ce qui se joue là, et qui est géré dans ce dispositif avec une intelligence et une économie de moyens exceptionnelles. Il ne faut pas se leurrer, c’est faussement simple et ça repose sur beaucoup de compétences et de travail en amont. Et là, j’ai été impressionnée par la réussite sur tous les points clés.
Créativité pratique
Quand on travaille à l’école, surtout actuellement, tout passe, commence et finit par la verbalisation, sans effort systématique pour mettre en reagard les paroles, les actions, les relations entre les personnes. La société s’est évidée depuis quarante ans de tout dispositif d’action socialisante des jeunes : on n’apprend pas à réaliser des projets ensemble, à travailler, à s’organiser, à gérer des relations dans un projet d’action sur le monde en commun ( ce qu’on a appelé la praxis chez les anciens grecs). L’école s’occupe tant bien que mal d’instruction, un peu d’éducation, mais toujours en passant par du discours décontextualisé, jamais par du faire, agir, parler en situation pour réaliser quelque chose en commun. C'est dans une certaine mesure normal et légitime, ce n'est pas un reproche, mais cela ne suffit pas pour éduquer. Il ne s'agit pas de reprocher quelque chose à l'école, mais de comprendre sur quoi on pourrait faire porter l'effort dans le temps extra-scolaire qui est relativement important.
Les pédagogies actives sont très peu en faveur à l’école, et les anciennes prises en main socialisantes ont disparu.
Ce qui s’appelle éducation à la citoyenneté n’est généralement pas branché sur des pratiques, elle fait parfois bien ce qu’elle peut mais il lui manque des dimensions cruciales.
Que peut-on en attendre pour la prévention des violences ?
Après avoir décrit et analysé en détail les modalités pratiques de façon à bien comprendre de quoi il s’agit vraiment, on peut se poser des questions pragmatiques.
Ce dispositif a été mis en place par le MFPF (Planning familial) dans le cadre d’une commande du Conseil général portant sur les violences subies par les femmes, et de la lutte contre le sexisme initiée par la convention de 2000 sur les droits des femmes.
La séance portait sur les violences entre garçons et filles, répondant à une commande de la mission « violences contre les femmes ». La méthode est parfaitement au point pour s’adapter à toutes sortes de situations de souffrance et de violences ; elle est parfois employée ailleurs avec les jeunes pour lutter contre les conduites d’addiction ( drogues, tabac…).
La méthode consiste d’abord à analyser le problème à résoudre avec les acteurs impliqués. La troupe du théâtre forum répond à des demandes tout à fait diversifiées, analyse le problème avec les intéressés, met au point les histoires à raconter. Pour trouver le lieu adéquat (sur temps et local scolaires ? avantages et inconvénients) , les partenaires (police, éducation nationale, justice, travailleurs sociaux, associations, collectivités locales… ), il faut bien réfléchir en commun, ce qui exige un gros travail de préparation en amont.
Violences urbaines et crise de l’identité masculine
Autre question, différente, non pas celle de savoir si on peut se servir de l'outil "théâtre", mais aussi de la problématique des violences contre les filles, dans l'objectif plus général d'une reconstruction de civilité et d'une lutte contre les violences de toutes sortes. Cela ne paraît pas évident à beaucoup de gens qui ont eu tendance à analyser les choses de façon étanche et selon des idéologies cloisonnantes.
On a beaucoup trop analysé les émeutes urbaines en termes de « révolte sociale », parce que c’est effectivement toute la jeunesse pauvre qui s’est projetée dans la représentation de ces violences et a abondamment exprimé un désespoir révolté et une violence subie dans le chômage, les discriminations, les contrôles policiers…. Mais on n’a pas assez remarqué que seule une toute petite minorité était passée à l’acte, et que cette petite minorité, pas vraiment connue de la justice, était souvent bien connue, au contraire, de la police pour avoir déjà multiplié les incivilités, qui sont autant de petits jeux assez minables de domination quotidienne sur l’environnement immédiat, où l’on agit par entraînement au sein de la bande de copains, pour rouler des mécaniques et prouver son pouvoir sur les « autres », les filles, la bande de l’autre quartier, les bourges, etc.
Les auteurs de violences urbaines sont presque exclusivement des jeunes garçons, avec des profils psychologiques qui les rendent simultanément susceptibles de comportements très machistes et semi-délinquants, et un blocage sur des catégories figées, où tout est affaire d’affirmer un pouvoir. En travaillant en profondeur sur les dispositions mentales, en réintroduisant du jeu dans la façon de se percevoir comme fort/faible, fort/victime, homme/femme, dominant/dominé, le travail sur les rapports garçons-filles, va très loin dans la mise en mouvement des blocages machistes.
Il y a des racines communes aux violences sexistes, racistes, urbaines : il s’agit de montrer par la force et en écrasant les faibles un pouvoir de la seule façon possible, quand on n’est pas au fond très sûr d’avoir d’autre façon de prouver ce qu’on est.
A quelles conditions ce dispositif est-il efficace par rapport à des objectifs ambitieux, changer en profondeur les comportements et les mentalités ( car je pense qu'il l'est) ?
Il faut préciser d’abord qu’il faut veiller à tout le dispositif, pas seulement la séance de théâtre, et que cela implique un effort soutenu, une synergie, une coordination, une complémentarité entre instances ( c’est généralement ce qui est défaillant dans le monde contemporain, bien plus que l’intelligence d’initiatives remarquables).
La valeur d’un tel dispositif tient d’abord à des facteurs personnels, c’est l’implication et l’intelligence très expérimentée et fine de Muriel Naessens qui permettent une telle réussite, une perfection dans tous les détails. Or dans le secteur public on a trop tendance à nier le facteur personnel, et à croire que les personnes opérationnelles sont interchangeables pourvu qu’il y ait un chef brillant et une circulaire au BO : c’est très régulièrement ce qui fait rater les généralisations d’innovations dans l’éducation nationale. Donc il importe de tenir ensemble deux affirmations apparemment contradictoires : le dispositif est collectif, synergique, basé sur une coopération dans la durée; l’implication de fortes personnalités est indispensable et celles qui se sont forgées dans des conditions difficiles contre vents et marées sont presque irremplaçables.
Muriel Naessens travaille comme conseillère au MFPF de Seine Saint Denis et a cet extraordinaire savoir-faire des animatrices du Planning Familial, capables d’aborder tous sortes de sujets difficiles avec des personnes parfois très démunies, voire abîmées, pour les aider à construire une liberté bien assumée. Écouter et entendre les détresses, accompagner sans aliéner, tirer les comportements vers le haut sans faire honte, communiquer au plus près de l’indicible, c’est un savoir-faire rare.
Mais elle est aussi comédienne, psychologue et criminologue, et depuis quelques années elle sillonne le département avec une troupe, le théatre-forum, selon la technique du théâtre de l'opprimé. Cette méthode à l'origine très militante, mise au point par Augusto Boal, est aujourdhui un outil important de prévention dans toutes sortes de dispositifs publics, notamment contre le tabagisme, les addictions. Au risque de l'édulcorer. La troupe du Théâtre-forum de Muriel Naessens tire sa force d'un ancrage difficile, le centre du MFPF de Bobigny, qui est confronté quotidiennement à des situations de grande détresse de femmes et de filles très jeunes.
Il s’agit d’une action sur temps scolaire ciblée sur les violences entre filles et garçons, dans le cadre d’une circulaire de l’éducation nationale. Le théâtre-forum vient à la demande de l’établissement, avec l’aide de diverses instances régionales. Cette obligation faite aux établissements de faire place à des actions de prévention a été l'occasion pour l'institution scolaire, de s'ouvrir à des dispositifs, à des associations peu habituelles dans un cadre scolaire.
Ce qu’on voit lors d'une séance avec les jeunes
Dans la grande salle polyvalente du lycée professionnel de Bondy, un petit décor simple a été installé, les élèves arrivent, ils savent qu'ils vont assister à une représentation théâtrale, ils sont attentifs. Une petite centaine d’adolescents de 16 à 19 ans. S'il y a des professeurs et des membres de l'administration, c'est très discret.
Un théâtre d’intervention
Ce n'est pas une représentation au sens où on a pris l'habitude de parler de théâtre, avec une pièce d'auteur jouée en continu devant un public silencieux. C'est un théâtre d'intervention, construit autour de cinq scènes de cinq minutes, qui cherche l'interactivité et requiert la participation active du public ; en cela, cette forme de théâtre se rapproche de techniques d'animation, on peut penser à des pratiques de café-philo, par exemple, ou de groupe de soutien en psychothératie. Mais en utilisant les formes ludiques et les atouts du théâtre, le registre visuel et non-verbal, la reconnaissance du familier mais à distance de soi, le jeu d'identification - distanciation, l'expérimentation et l'improvisation.
Chaque séquence présente une situation banale - pas normale, mais banale, où garçons et filles, hommes et femmes, sont en présence, et où se joue un rapport de petite domination "ordinaire" : ça ne travaille jamais dans le spectaculaire et l'extrême de la violence, mais dans le quotidien.
À l’école
Un des garçons pour se faire mousser interpelle une fille « Vanessa, eh, viens là ! », elle s’approche « Vanessa, t’es bonne ! ». Humiliation de la fille, éclat de rire des garçons. Et de la copine.
En séance de sport
les garçons lancent le ballon de basket au dessus de la tête des filles qui rouspètent. Un garçon met la main aux fesses, la fille crie, le jeu s’arrête. Le prof intervient pour minimiser. Sa partialité s’exerce sur un mode apparemment pacifiant, et systématiquement défavorable aux filles.
Un garçon a une copine avec qui il a rendez-vous, ils ont convenu qu’il l’emmenait en scooter chercher un livre. Mais il est pris à part par un copain, qui veut en même temps l’emmener faire un baby-foot, et devant le refus, fait pression : devant ta meuf, tu t’écrases, tu ne la traites pas comme un homme, il faut lui montrer qui est le chef.
Le garçon est déchiré mais il finit par jouer le jeu des copains.
Un anniversaire se prépare entre trois vieux amis (deux filles, un garçon).
L’une des filles confie qu’elle est amoureuse, c’est un grand amour, tout va bien depuis trois mois. Arrive l’amoureux, qui a trouvé le film qu’elle souhaitait voir, et qui compte l’emmener… sans tenir compte de la soirée d’anniversaire. Il y a apparemment beaucoup d'affection et d'attention, et beaucoup de chantage à l'affection, mais n'est-ce pas affaire de pouvoir ? Il ne veut pas céder, elle se résigne tristement.
Dans la famille, les deux parents, un garçon une fille. Les parents annoncent qu’il y aura une alternance de services entre les deux enfants pour faire les petits travaux de la maison. Mais quand c’est le jour du garçon, il se trouve qu’il y a un match de foot à regarder et que le garçon pourra être capitaine s’il l’analyse correctement. Quand la mère rentre, rien n’est fait, et le père, puis la mère, se rabattent sur une sœur rétive, qui est en train de préparer son travail de classe : « toi, ma chérie, tu peux faire les deux »
C’est drôle parce qu’on se reconnaît dans le jeu : les jeunes sont hilares et l’humour permet de faire passer la reconnaissance de situations assez dures.
Arrêts sur image et reformulations
Après avoir vu toutes les scènes filées à la suite, on les reprend une par une, avec une règle du jeu. Chaque fois que quelque chose n’est pas normal, le public, n’importe qui dans le public qui n’est pas d’accord peut dire stop ! et monte sur la scène, se mettre à la place d’une personne qui pourrait agir autrement. Tenter un autre mode d’action, une autre parole. Et avec les comédiens, on voit ce qui se passe.
Les comédiens ont une réserve de comportements possibles selon les réactions, et cela réactive les problèmes. Ainsi, par exemple, les amis proposent que l’amoureux vienne à la fête, que se passe-t-il après cette négociation ?
Muriel Naessens est cette fois l’animatrice, qui donne la parole, incite, reformule, encourage, questionne : du grand art, une expérience impressionnante qui rend son action légère, autant que sûre dans l’aiguillage : ça ne risque pas de déraper, tout s’exprime mais dans le respect.
Ce qu’on observe dans la salle, dans le public des lycéens : habituellement pour cette série, c’est un public de troisième, mais exceptionnellement ce sont des terminales. Trois quarts de Noirs, garçons et filles. Filles très réactives : oui, c’est bien ça, elles commentent et reconnaissent, les garçons aussi mais c’est moins explicite. Le fond de la salle réagit beaucoup mais s’implique peu dans l’intervention sur scène, parce que sans doute, les animateurs sont un peu captés par le devant de la salle. C’est dommage et sans doute une petite difficulté à ajuster d’un point de vue pédagogique, car le fond des salles est toujours un lieu investi par les leaders d’opinion. Le phénomène était très net vu du fond de la salle, où je me trouvais.
Bilan : un temps fort, drôle, secouant
La séance devant les jeunes est indiscutablement un temps fort. Durant cette heure et demie, pas une seconde de temps mort, on est constamment en éveil. C’est amusant, sensible, intelligent, ça met en mouvement tout ce qui peut ressembler à un stéréotype figé ou à des manichéismes. J’ai pu constater, ayant une rangée de jeunes filles devant moi, qu’elles réagissaient au quart de tour, avec des réflexions qui montraient leur compréhension fine des enjeux. L’humour, le jeu permettent d’aborder des sujets durs sans provoquer d’animosité dans la salle. Quantité de problèmes ont été posés dans leur complexité, et ce avec une remarquable économie de moyens. Il fournit, ce qui est essentiel, une expérience de référence commune pour les discussions qui vont pouvoir s’ensuivre.
Mais ce temps fort ne peut avoir un impact éducatif que s’il est inséré dans tout un dispositif, une synergie, une durée. Il permet à tout le reste de fonctionner au mieux parce qu’il est déclencheur, catalyseur. Mais il ne vaut réellement que parce qu’il est le temps fort d’un dispositif.
Une préparation très précise avec les partenaires
La séance de théâtre est un moment fort, où il se passe quelque chose pour les élèves. Cependant, ce n’est qu’une partie d’un dispositif qui comprend plusieurs étapes de préparation et qui s’étire dans la durée : rien d’éducatif ne se fait sans une durée et une progressivité, une remise sur le chantier:
A l’origine il y a une demande, qui fait l’objet d’un traitement d’étude : quel est le problème à résoudre, quelles sont les histoires que vous avez à raconter ? il y a donc écoute, enquête, choix d’épisodes significatifs, création de scénarios qui fonctionnent à la fois pour poser des problèmes et pour chercher ensemble des attitudes différentes.
Anticipation ou test des interventions possibles de la salle, étude des scénarios d’évolution interactifs possibles, de façon à pouvoir partir sur toute piste proposée par le public, en recréant une situation problématique, qui va à sont tour entraîner une réaction. On teste avec le public des solutions - celles-ci ne sont pas proposées comme des clés prééxistantes à découvrir, mais quelque chose qui s’invente dans le jeu, en expérimentant ce qui se passe en presque vrai, en agissant. La créativité et la participation en acte du public est vraiment requise et elle répond à la créativité ouverte des artistes. Et cette interactivité qui marche au quart de tour, elle repose sur une très grande préparation.
Avant la séance , il y a eu rencontre avec les personnels qui vont ensuite encadrer l’action et continuer le travail, pour les former à la méthode.
Un travail en équipe, des rôles distincts
Toutes sortes de professionnalités sont requises, et rien n’est laissé au hasard. Chacune peut faire l’objet d’une formation mais requiert une certaine expérience en amont.
Le jeu par des comédiens est le plus évident, mais le rôle pivot assuré par Madame Naessens dans l’orchestration et l’animation est le plus ardu, celui dont la formation ne doit rien laisser au hasard. Faire émerger une parole de la part des jeunes, les guider dans une élaboration, c’est très difficile.
Après la séance, des travailleurs sociaux spécialisés, divers selon le contexte, psychologues … vont reprendre avec les élèves les thèmes abordés et faire discuter, retravailler, reformuler pendant plusieurs séances. Ici c’est la conseillère conjugale du Planning familial qui va faire le debriefing.C’est très important pour l’élaboration, pour stabiliser les changements.
Les membres de l’éducation nationale ont été rencontrés une fois auparavant. Je suis étonnée néanmoins d’avoir vu peu d’adultes dans la salle. Certains font cours, certes, mais pas tous. Or, ils ratent quelque chose de jubilatoire, peut-être une meilleure communication interne pourrait elle les mobiliser pour l’intérêt de tous et pour leur plus grand plaisir ?
Il y a une séance spécifique prévue pour les adultes, sur les comportements sexistes ou qui encouragent le sexisme. Je ne l’ai pas vue. Mais on se dit que cet outil « théâtre-forum » pourrait acquérir de la force en étant décliné à plusieurs niveaux et selon divers publics.
Une prise de conscience de l’inacceptable
Il se passe quelque chose de profond qui maintient ces jeunes très attentifs et mobilisés, réactifs au quart de tour, comment comprendre ce qui est en train de se passer du point de vue psychologique ? Une prise de conscience active et expérimentale de divers points cruciaux pour amorcer un changement intérieur :
1/ certaines conduites sont inacceptables
2/ ce qu’elles font subir à autrui, pourquoi elles le blessent dans son humanité, sa liberté, son désir
3/ d’autres comportements sont possibles
4/ tout le monde peut y gagner, pas seulement la « victime » mais aussi les autres, ceux qui sont pris dans les rapports de force (là, les garçons)
5/ tous les présents dans une situation sont impliqués dans la relation à changer
6/ toutes sortes de formes de résistance passant par l’expression, l’explication, le refus, la négociation, sont possibles.
Du jeu dans le positionnement dominant / dominé / témoin
Cela joue aussi bien pour les opprimés que pour les oppresseurs ou les témoins : chacun étant parfois tour à tour dans plusieurs rôles, dans une situation et un imaginaire d'oppression, dont il s'agit de sortir de façon inventive, au lieu de simplement inverser les rôles.
On appelera "oppresseurs" ceux qui se trouvent agir dans telle ou telle situation de façon aliénante ou violente ; on peut être oppresseur et opprimé, c'est même souvent le cas et le théâtre s'attache à montrer ces déplacements de position dans des situations diverses : Muriel Naessens refuse qu'on dise "fautifs", insistant sur le fait de prendre une place dans un système d'oppression. C'est justement cette labilité des positions qui permet du jeu et de la distanciation.
La très grande force de ce dispositif, c’est qu’il met en mouvement psychique le schéma : dominant/dominé, fort/faible, dans lequel les jeunes sont tous coincés et particulièrement accentué et rigide chez les jeunes les plus impliqués dans les comportements violents.
Le fait de voir sur une scène un groupe dans une situation familière permet de se décentrer, de sortir de son point de vue pour adopter un point de vue tournant sur une situation où l’on s’identifie tour à tour aux uns et aux autres. On est ailleurs, au-dessus, à côté, concerné mais distancié, pas dans la scène, on se donne le sentiment de voir donc de maîtriser si peu que ce soit ce qui se passe. Or, cette possibilité de sortir d’un enfermement de point de vue est décisive, c’est elle qui fait défaut aux jeunes violents.
Les êtres qui ont l'habitude de subir de façon répétée des oppressions et qui deviennent ainsi des victimes réalisent que ce n’est pas normal de subir une violence (oppression, pression, insulte…) ; c'est le premier pas pour cesser d'être une victime, cela ne donne pas encore les schèmas de résolution pour sortir de l'oppression ; du moins ces êtres ( filles ou garçons) sont-ils légitimés dans une révolte qui était jusqu’alors souvent étouffée ; ils voient qu’un autre fonctionnement devrait être possible, qu’il est voulu et encouragé par le groupe. Déjà c’est essentiel car les victimes sont souvent enfermées dans des schémas où elles croient que ce qu’elles subissent est normal et inévitable.
Les "oppresseurs" potentiels prennent conscience du caractère honteux ou dysfonctionnel de leur comportement parce qu’ils se trouvent à distance, à critiquer le fonctionnement d’autrui. En formation, c’est une bonne méthode que l’analyse des dysfonctionnements d’autrui, parce qu’on est plus lucide dans la critique quand elle s’exerce sur autrui ; mais ça fait retour sur soi de manière plus efficace que si l’on est directement appelé à s’autocritiquer.
Qu’est-ce que signifie « être fort » ?
Par ailleurs ce qu’ils voient sur la scène est un type qui « joue » à être le plus fort, et qui en fait se soumet à la pression du groupe. De fait, le conformisme et la pression du groupe de pairs sur le mode : « être un homme, un vrai, faire comme les autres » jouent un rôle essentiel dans les comportements violents, racistes ou sexistes. Mais du fait que cela se passe sur une scène qu’on voit de l’extérieur, quelque chose change : qu’est-ce que « être fort » ? se soumettre à la pression, lui résister ?
Les jeunes qui sont vulnérables à ce chantage à la force virile (et ils le sont presque tous) ne peuvent pas ne pas voir ici que c’est la pression du groupe qui fait adopter un registre « fort », c’est à dire dominateur ; c’est un secret qui devient public, ça fait bouger dans la sensibilité la représentation de ce qu’est être fort, maîtriser une situation, subir, être victime.
Pression conformiste du groupe
Les témoins qui approuvent, qui aggravent, qui rient, qui cautionnent, sont également des protagonistes importants. Leur rôle n’est pas facilement aperçu et personne ne se rend compte de ce rôle décisif de pression conformiste de groupe : les situations d'oppression sont portées aussi bien par les copains, les copines, les mères... Or le théâtre permet de voir en gros ces comportements, notés par quelques jeunes. Aucun n’a fait l’effet de demande d’intervention, mais ils étaient remarqués et peuvent faire l’effet d’une élaboration de deuxième temps.
Avec des mots simples, mais pas que les mots
Le théatre-forum met en action une recherche créative de solutions qui ne dépend pas de la virtuosité langagière. On s’implique, sans forcément beaucoup de mots, mais avec des mots pour faire quelque chose dans une situation.
On monte sur la scène. On trouve des solutions et on essaie d’inventer des façons de s’en tirer, en se servant de ses mots à soi, avec une créativité pratique.
Les solutions sont imaginatives et fines, alors même qu’elles n’auraient pas su s’exprimer sous forme abstraite comme dans une réflexion dans la salle de classe, ou un café philo, dont le traitement est tout entier verbal et hypothétique, représentatif et pas pragmatique.
J’ai travaillé en théorie et en pratique sur la formation à la citoyenneté, les droits de l’homme, la formation morale dans l’éducation. Ce qui me fascine au fur et à mesure de l'analyse, qui déploie ce que saisit l'intuition, c’est la grande subtilité de tout ce qui se joue là, et qui est géré dans ce dispositif avec une intelligence et une économie de moyens exceptionnelles. Il ne faut pas se leurrer, c’est faussement simple et ça repose sur beaucoup de compétences et de travail en amont. Et là, j’ai été impressionnée par la réussite sur tous les points clés.
Créativité pratique
Quand on travaille à l’école, surtout actuellement, tout passe, commence et finit par la verbalisation, sans effort systématique pour mettre en reagard les paroles, les actions, les relations entre les personnes. La société s’est évidée depuis quarante ans de tout dispositif d’action socialisante des jeunes : on n’apprend pas à réaliser des projets ensemble, à travailler, à s’organiser, à gérer des relations dans un projet d’action sur le monde en commun ( ce qu’on a appelé la praxis chez les anciens grecs). L’école s’occupe tant bien que mal d’instruction, un peu d’éducation, mais toujours en passant par du discours décontextualisé, jamais par du faire, agir, parler en situation pour réaliser quelque chose en commun. C'est dans une certaine mesure normal et légitime, ce n'est pas un reproche, mais cela ne suffit pas pour éduquer. Il ne s'agit pas de reprocher quelque chose à l'école, mais de comprendre sur quoi on pourrait faire porter l'effort dans le temps extra-scolaire qui est relativement important.
Les pédagogies actives sont très peu en faveur à l’école, et les anciennes prises en main socialisantes ont disparu.
Ce qui s’appelle éducation à la citoyenneté n’est généralement pas branché sur des pratiques, elle fait parfois bien ce qu’elle peut mais il lui manque des dimensions cruciales.
Que peut-on en attendre pour la prévention des violences ?
Après avoir décrit et analysé en détail les modalités pratiques de façon à bien comprendre de quoi il s’agit vraiment, on peut se poser des questions pragmatiques.
Ce dispositif a été mis en place par le MFPF (Planning familial) dans le cadre d’une commande du Conseil général portant sur les violences subies par les femmes, et de la lutte contre le sexisme initiée par la convention de 2000 sur les droits des femmes.
La séance portait sur les violences entre garçons et filles, répondant à une commande de la mission « violences contre les femmes ». La méthode est parfaitement au point pour s’adapter à toutes sortes de situations de souffrance et de violences ; elle est parfois employée ailleurs avec les jeunes pour lutter contre les conduites d’addiction ( drogues, tabac…).
La méthode consiste d’abord à analyser le problème à résoudre avec les acteurs impliqués. La troupe du théâtre forum répond à des demandes tout à fait diversifiées, analyse le problème avec les intéressés, met au point les histoires à raconter. Pour trouver le lieu adéquat (sur temps et local scolaires ? avantages et inconvénients) , les partenaires (police, éducation nationale, justice, travailleurs sociaux, associations, collectivités locales… ), il faut bien réfléchir en commun, ce qui exige un gros travail de préparation en amont.
Violences urbaines et crise de l’identité masculine
Autre question, différente, non pas celle de savoir si on peut se servir de l'outil "théâtre", mais aussi de la problématique des violences contre les filles, dans l'objectif plus général d'une reconstruction de civilité et d'une lutte contre les violences de toutes sortes. Cela ne paraît pas évident à beaucoup de gens qui ont eu tendance à analyser les choses de façon étanche et selon des idéologies cloisonnantes.
On a beaucoup trop analysé les émeutes urbaines en termes de « révolte sociale », parce que c’est effectivement toute la jeunesse pauvre qui s’est projetée dans la représentation de ces violences et a abondamment exprimé un désespoir révolté et une violence subie dans le chômage, les discriminations, les contrôles policiers…. Mais on n’a pas assez remarqué que seule une toute petite minorité était passée à l’acte, et que cette petite minorité, pas vraiment connue de la justice, était souvent bien connue, au contraire, de la police pour avoir déjà multiplié les incivilités, qui sont autant de petits jeux assez minables de domination quotidienne sur l’environnement immédiat, où l’on agit par entraînement au sein de la bande de copains, pour rouler des mécaniques et prouver son pouvoir sur les « autres », les filles, la bande de l’autre quartier, les bourges, etc.
Les auteurs de violences urbaines sont presque exclusivement des jeunes garçons, avec des profils psychologiques qui les rendent simultanément susceptibles de comportements très machistes et semi-délinquants, et un blocage sur des catégories figées, où tout est affaire d’affirmer un pouvoir. En travaillant en profondeur sur les dispositions mentales, en réintroduisant du jeu dans la façon de se percevoir comme fort/faible, fort/victime, homme/femme, dominant/dominé, le travail sur les rapports garçons-filles, va très loin dans la mise en mouvement des blocages machistes.
Il y a des racines communes aux violences sexistes, racistes, urbaines : il s’agit de montrer par la force et en écrasant les faibles un pouvoir de la seule façon possible, quand on n’est pas au fond très sûr d’avoir d’autre façon de prouver ce qu’on est.
A quelles conditions ce dispositif est-il efficace par rapport à des objectifs ambitieux, changer en profondeur les comportements et les mentalités ( car je pense qu'il l'est) ?
Il faut préciser d’abord qu’il faut veiller à tout le dispositif, pas seulement la séance de théâtre, et que cela implique un effort soutenu, une synergie, une coordination, une complémentarité entre instances ( c’est généralement ce qui est défaillant dans le monde contemporain, bien plus que l’intelligence d’initiatives remarquables).
La valeur d’un tel dispositif tient d’abord à des facteurs personnels, c’est l’implication et l’intelligence très expérimentée et fine de Muriel Naessens qui permettent une telle réussite, une perfection dans tous les détails. Or dans le secteur public on a trop tendance à nier le facteur personnel, et à croire que les personnes opérationnelles sont interchangeables pourvu qu’il y ait un chef brillant et une circulaire au BO : c’est très régulièrement ce qui fait rater les généralisations d’innovations dans l’éducation nationale. Donc il importe de tenir ensemble deux affirmations apparemment contradictoires : le dispositif est collectif, synergique, basé sur une coopération dans la durée; l’implication de fortes personnalités est indispensable et celles qui se sont forgées dans des conditions difficiles contre vents et marées sont presque irremplaçables.
Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Lundi 20 Février 2006 à 00:00
Reconstruire une civilité. Actions
Observatoire de l'éducation
Lundi 9 Janvier 2006
L’observatoire de l’éducation a un site internet, où l’on trouvera toutes sortes de textes stimulants, traces de rencontres avec des professionnels ou des chercheurs. Mais c’est avant tout un groupe de réflexion qui se pose la question de reconstruire de nouvelles formes de civilité, loin de toute déploration, et sans illusion de restauration. Ce que j'apprécie, outre le projet d'ensemble : une pratique démocratique efficace et une rigueur de pensée imaginative.
Entretien avec la présidente de l'association, Hélène Merlin-Kajman, janvier 2006.
Qui êtes-vous, qu’est-ce que ce groupe ?
Une association créée depuis juin 2002 (statuts déposés en novembre). Son centre de gravité est l’enseignement, car tous ses membres actifs ont été ou sont des enseignants : ce n’est pourtant pas forcément dans le milieu enseignant que ses idées sont le mieux reçues (en tout cas, pas seulement : il y a là un décalage étonnant). Il est vrai que le groupe n’a pas reçu que des spécialistes de l’enseignement : au contraire, l’idée de départ est de désenclaver le milieu, et les problèmes, scolaires, en les pensant à partir du problème plus général de l’éducation.
Pourquoi l’avoir fondé ? Pourquoi, à cause de quoi ?
Nous avons créé l’Observatoire de l’éducation en juin 2002, après le choc de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles. C’était à nos yeux une façon d’y répondre, sans tarder et sur le long terme, sur un terrain qui nous paraissait crucial pour en comprendre les raisons. Nous nous sommes immédiatement définis comme une association de gauche, mais critique de la gauche. Nous voulions lever un tabou : à gauche, dès que l’on parlait d’autorité et d’insécurité, on ne nous écoutait plus, on nous traitait de « réac ». Nous voulions – et nous voulons encore – construire une pensée authentiquement de gauche en sympathie avec tous les éducateurs (parents, enseignants, animateurs, etc.) et leurs difficultés, en sympathie avec la souffrance induite côté enfants. Une pensée authentiquement de gauche qui s’astreigne à penser la réalité telle qu’elle est, aussi désagréable qu’elle soit : violence grandissante des rapports sociaux, et ceci, pas seulement sur un plan socio-économique, mais aussi d’abord, violence grandissante dans les rapports éducatifs : entre enfants et parents, entre élèves et professeurs, entre parents et professeurs, etc. L’instabilité des “ figures ” (parentales, magistrales, enfantines, etc.), la difficulté à partager des règles communes ou même à en concevoir la nécessité, nous semble induire une sorte de discorde généralisée qui n’est malheureusement en rien une conflictualité politique, mais, induisant des pratiques, fabriquant des injustices pour certaines bien réelles et pour d’autres imaginaires, et générant ainsi en chacun de nous de la souffrance et de l’agressivité, participe au sentiment d’insécurité par lequel nous sommes tous plus ou moins gagnés. En chacun de nous recule le désir commun de paix civile, augmente une méfiance réciproque qui est peut-être l’un des traits menaçant de notre “ idéologie dominante ” partagée.
Et pourquoi en vue de quoi ?
L’Observatoire de l'Education se donne pour but d’analyser les difficultés inédites que rencontrent aujourd’hui tous les "éducateurs", parents compris, dans la définition de leur rôle, non seulement dans leurs effets, mais dans leurs causes. Que veut dire aujourd'hui "éduquer", à qui en incombe la responsabilité et quels sont les espaces, institutionnels ou non, où se noue cette question ? Qui éduque, doit éduquer ? Qu’est-ce que l’autorité ? Qui doit être éduqué ? Qu’est-ce que la civilité ?
Nous voulons faire apparaître que la réponse à la question du qui n’est pas donnée par les statuts professionnels, la délimitation des compétences : non seulement nous cherchons à faire prendre conscience que tout adulte est responsable de l’éducation de tous les enfants et à ce titre, doit trouver, en soi et dans le soutien des autres, l’autorité qui convient pour le faire, mais que nous avons aussi un devoir d’auto-éducation. Ainsi s’agit-il finalement de toucher tout citoyen, même sans statut ni compétence dans l’éducation.
Quelles sont ses modalités de travail ?
Les deux premières années, nous nous sommes institués, en tâtonnant sur les formes. Nous nous sommes réunis presque toutes les semaines à la Sorbonne (Paris 3) (une quinzaine de membres, des invités soit auditeurs, soit spécialistes de problèmes tournant autour de l’éducation ou de la civilité), avons fait un compte-rendu de toutes nos séances, travail qui a pris de l’ampleur et qui a justifié, d’abord, la constitution d’une liste de diffusion, puis la création d’un site internet. Nous avons aussi organisé cinq tables rondes, avec des personnalités dont nous avions apprécié les travaux, les idées : notamment Jacques Donzelot, Denis Salas, Didier Peyrat (les deux autres portaient sur des problèmes). La 3è année, succédant à des crises successives, a vu le rythme de nos séances et l’intensité de nos travaux se ralentir. Nous sommes dans notre quatrième année : l’association est sortie affaiblie de ses crises, mais victorieuses en ce sens qu’elle existe toujours, qu’elle n’a plus besoin de se réunir à un rythme régulier pour se savoir existe, et qu’elle a un but bien défini, une grande capacité à se mobiliser quand les membres en sentent le besoin (ex : écriture d’un article sur l’affaire du lycée Montaigne ; plus récemment, sur les violences urbaines).
Désormais, nous travaillons à la rédaction du « manuel de civilité » et comptons recevoir des interlocuteurs susceptibles de nous y aider dans un cadre plus convivial que la salle de la Sorbonne (café par exemple).
Qu’est-ce ce travail de groupe apporte à chacun ?
Il nous a permis de transformer notre incertitude personnelle, individuelle, face aux problèmes d’autorité que nous rencontrions, en questionnement commun ; et du coup, de gagner une certaine assurance, en en expérimentant les effets pratiques heureux, quant à la définition de l’adulte – et de son autorité - donnée par Hannah Arendt : celui qui est responsable du monde face aux enfants.
Enfin, nous avons plus de confiance en nous-mêmes dans les actions collectives extérieures à l’Observatoire auxquelles nous sommes associées, soit bénévolement, par engagement, soit professionnellement. Nous avons le sentiment de mieux savoir « gérer » des situations de crise, de conflit (sans qu’il s’agisse d’un chaos, d’une tragédie passionnelle...)
Qu'aimeriez avoir comme résultat : produit, pratique, mouvement … ?
D’abord : nous aimerions que se constituent, partout où cela est possible, des espaces de dialogue entre parents, enseignants, animateurs, etc.
Que se modifient les pratiques de la rue : que les adultes n’aient plus peur d’adresser la parole à des enfants inconnus, d’intervenir face à leurs « bêtises » (ou tout simplement, qu’ils en aient l’envie, comme d’une tâche importante pour l’avenir de la justice) : qu’ainsi, tous les parents, de quelque culture qu’ils proviennent, se sentent solidaires et rassurés quand leurs enfants circulent dehors : parce que les enfants seraient toujours veillés (en un sens bienveillant plutôt que surveillant) par des adultes.
Que ce travail-là ne soit pas abandonné à la police. Mais qu’il soit l’affaire de la société civile.
Qu’un tel changement de pratiques restaure suffisamment de confiance dans le monde et dans la démocratie pour donner aux sujets politiques présents et à venir l’envie de construire des luttes: des combats pour leurs droits, en trouvant des formes d’expression légitimes – et des formes d’organisation, de solidarité. Car dans un monde fait de méfiance et de brutalité, cela ne sera pas possible. On ne peut faire l’économie de toute espèce de violence, mais la délinquance n’est pas la lutte politique. Et on devrait aussi s’inquiéter de ce que les futurs intégrés, privilégiés, voire dominants, ne soient pas sans foi ni loi. (Dans une société brutale, on peut s’intégrer avec brutalité : historiquement toutes les dominations ne sont pas de même nature).
Quels sont les projets dans lesquels vous êtes actuellement investis ?
Nous avons le projet d’écrire un manuel de civilité pour la société actuelle, telle qu’elle est, c’est-à-dire avec tous ses membres. Il ne s’agit pas tant de rédiger un code ni un règlement (de quel droit le ferions-nous ?) que de lancer des propositions, en les justifiant, pour créer un débat. Il s’agit dans notre esprit d’un geste prospectif, pour faire événement, et pour qu’une fois cet événement enregistré (par les médias, par les lecteurs), il ne nous appartienne plus : nos « règles » pourraient être contestées, au profit d’autres...
Nous avons rédigé des questionnaires à cet effet : nous écrirons le manuel avec les réponses. Nous espérons recueillir des réponses d’horizons très différents, et ainsi, créer déjà une attente, des discussions privées.
Nous avons organisé une table ronde autour de ce projet, et nous en ferons d’autres avant de nous mettre à rédiger.
Comment définiriez-vous ce que vous appelez civilité ?
Nous appelons « civilité » l’ensemble des apparences (paroles, gestes, comportements, attitudes, apparences vestimentaires, etc.) par lesquelles chacun signifie à autrui, tout autrui, et vice-versa, qu’il a reconnu sa présence et l’a vue favorablement, qu’il l’accueille dans un espace à partager,un espace fait pour être habité ensemble : raison pour laquelle nous pensons que la civilité s’arrête au seuil de l’intimité. Ainsi, il s’agit de formes par lesquelles nous manifestons notre conscience d’être sous le regard les uns des autres, et que ce regard est immédiatement communicatif : les gestes de civilité nous signalent comme « individu adressé », pourrait-on dire, individu en rapport avec les autres. Il ne s’agit pas d’un regard policier, il ne s’agit pas de surveillance réciproque : il s’agit de reconnaissance réciproque, de reconnaissance que nous ne sommes pas des électrons libres ; il s’agit de montrer, de rendre sensible, notre humanité : car l’humanité, ce n’est pas échanger des signaux régis par des besoins, c’est nous « entre-communiquer » par des formes qui non seulement nous sont utiles, mais encore reflètent, signifient notre caractère sociable.
Quels vous semblent être les points clés sur lesquels vous pouvez avoir une prise : en termes de compréhension, de termes de changement, de propositions à d’autres instances ( lesquelles)?
- dans le domaine de l’enseignement : pour sortir de la crise de l’école, nous ne pensons ni que les enseignants doivent être plus près des élèves (position des pédagogues) et faire de l’animation citoyenne plutôt que de transmettre des connaissances ; ni que l’enseignement consiste uniquement dans la transmission exigeante du savoir (position des républicains) sans considération éducative. Nous pensons que la pédagogie implique de l’autorité respectée, un cadre de classe civil : que sans ce cadre-là, les élèves ne peuvent pas « grandir », à fortiori pas « apprendre ».
- dans le domaine plus généralement éducatif : nous pensons qu’il est finalement insultant pour les enfants de ne pas exercer la bonne « autorité » sur eux, sous prétexte qu’ils seraient des « dominés » (dominés par le pouvoir parental, par l’école, par la société, etc.) : nous ne les considérons pas alors comme dignes d’être éduqués. Or, il n’y a pas de sentiment éthique inné. Il ne suffit pas de les laisser s’exprimer et de respecter leur parole, leurs droits et leurs goûts, pour qu’ils deviennent « bons » (ni même heureux). C’est l’éducation qui construit des sujets moraux : c’est la fermeté éthique des éducateurs qui fait repère pour des enfants en quête de limites. Et c’est à nos yeux le préalable logique à la prise de conscience politique, qui ne relève pas immédiatement de l’éducation.
- sur le plan politique : nous essayons de refuser les anathèmes qui interdisent la parole, intimident la pensée ; les précompréhensions qui automatisent l’appréhension des crises sociales que nous vivons. Notre réflexion aide à la compréhension de la nature du sentiment d’insécurité actuelle, de celle des « incivilités », du besoin d’autorité qui en résulte. Elle aide à distinguer l’autorité autoritaire de l’autorité fondée, celle qu’on exerce sans tyrannie, pour faire respecter un ordre symbolique que l’on sait respecter soit-même (ou que l’on apprend à respecter soi-même). L’objectif de notre mouvement, c’est de trouver un moyen de refaire suffisamment de lien social, au sens le plus immédiat, le plus quotidien et plus banal possible, pour que chacun retrouve le plaisir de côtoyer l’autre sans angoisse a priori. Et reprenne confiance dans le monde, y compris pour lutter contre ses injustices.
- Nous souhaitons entrer en contact avec les différentes sphères, espaces, concernés par la « vie civile » : services publics, communautés, etc.
Vous avez reçu beaucoup d’intellectuels ou de professionnels du travail social ou éducatif. Vous avez mis en place un dispositif de débat approfondi pas tout à fait habituel et que j’ai trouvé excellent, très productif. Pouvez vous dire quelles sont ces règles du jeu ?
Lorsque nous invitons quelqu’un, c’est nous qui travaillons : nous lisons des textes qu’il a écrits, ou bien des textes susceptibles d’éclairer notre échange. Lorsque l’invité n’a pas eu le temps de préparer une intervention introductive, la présidente fait une introduction qui présente ses activités et leur intérêt pour notre réflexion, puis lui adresse des questions. Il répond, et ensuite, la discussion s’engage sur la base d’un respect très strict du tour de parole : il y a un président de séance qui inscrit les noms de ceux qui lèvent la main et qui ne prennent la parole que lorsque le président de séance la leur a donnée. L’invité est privilégié dans le tour de parole : il peut la prendre quand bon lui semble, d’autant que c’est évidemment avec lui qu’a lieu le débat ; mais la présidente prend son tour comme les autres.
Un rapporteur est chargé de faire un compte-rendu de l’ensemble de la séance. Ce compte-rendu est revu par la présidente. Le principe sur lequel sont fondés les compte-rendus est le suivant : restituer au maximum pour les lecteurs qui n’ont pas été présents la logique des positions, des arguments échangés, de leurs enjeux, la diversité des points de vue.
Lorsque nous sommes entre nous, nous fonctionnons exactement de la même façon : c’est un membre de l’Observatoire qui prépare un exposé sur un livre, une question ; ou bien c’est la présidente qui lance le débat sur une question. Puis la séance se déroule exactement de la même façon.
Parfois, la passion, la vivacité d’un échange entre deux personnes, dérange ce dispositif. Le président de séance rappelle les « fautifs » à l’ordre, et on reprend le tour de parole.
Ce dispositif est extrêmement productif en termes d’écoute de l’autre, de style des échanges. Mais quand nous sommes moins de 10 (ce qui est devenu fréquent), sa raison d’être a tendance à ne plus nous apparaître.
Si vous deviez vous adresser à d’autres groupes analogues, qu'en attendriez-vous ?
Qu’ils nous aident, en répondant à nos questionnaires, en venant discuter avec nous. Nos questionnaires ne contiennent aucun piège, et chacun est libre d’y répondre en défendant par exemple le droit à l’incivilité ! Mais qu’on en débatte !
Comme l’ont observé certains intellectuels, nous sommes actuellement dans une société prise par la logique de « l’entre-soi » : on ne parle qu’à ceux avec lesquels on est d’accord, auxquels on est semblable, avec lesquels la connivence est immédiate : mêmes gestes, mêmes styles, mêmes références culturelles, mêmes loisirs, etc. – et on déteste les autres, on les fuit, on ne les voit pas. Incivilité généralisée, mais souvent invisible puisqu’elle est faite d’indifférence apparente. C’est cela que nous voulons vaincre. Nous sommes prêts à débattre : nous sommes prêts à écouter toutes les objections et critiques.
Plus nous aurons de réponses au questionnaire, plus le livre prendra d’emblée un sens dialogique, contradictoire, collectif, prospectif, et non pas « autoritaire ».
Y a-t-il depuis que vous travaillez dans ce groupe, un ensemble de quelques idées qui se soient forgées ( toujours concernant la civilité) , diagnostics dans l’analyse de la situation, ou convictions sur ce qu’il faudrait changer ?
Outre tout ce qui précède, nous sommes convaincus que braquer les projecteurs sur les cités et zones sensibles rend en partie invisible, et illisible, la crise de l’autorité et le lien étroit qu’elle entretient avec celle de la civilité. Nous essayons d’analyser ce qui caractérise notre « postmodernité » : la transformation des façons d’être au monde (des modes de subjectivation) ; l’émergence de groupes sociaux dont la définition n’est plus professionnelle, économique, mais biopolitique : les « jeunes », les groupes ethniques, les « français de souche », etc. ; enfin, nous pensons que la crise symbolique ruine la combativité politique, et empêche qu’émergent de nouvelles analyses authentiquement en prises avec le réel.
Je trouve votre démarche exceptionnelle, remarquable et pourtant, au fond, très simple, elle mériterait d'être une pratique ordinaire, tant elle est soutenante et enrichissante. Que conseilleriez-vous ou auriez envie de dire à des collectifs qui voudraient se constituer comme vous ?
Courage et persévérance !
De ne pas être trop formalistes, de ne pas s’acharner sur la confection de statuts, etc.
Nous leur conseillerions de ne jamais oublier la raison pour laquelle ils ont fondé leur collectif, afin de parvenir à surmonter les conflits affectifs, les conflits de place voire de pouvoir qui ne manquent pas de survenir et risquent de faire perdre de vue le but commun.
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Répondre au questionnaire sur la civilité
Une association créée depuis juin 2002 (statuts déposés en novembre). Son centre de gravité est l’enseignement, car tous ses membres actifs ont été ou sont des enseignants : ce n’est pourtant pas forcément dans le milieu enseignant que ses idées sont le mieux reçues (en tout cas, pas seulement : il y a là un décalage étonnant). Il est vrai que le groupe n’a pas reçu que des spécialistes de l’enseignement : au contraire, l’idée de départ est de désenclaver le milieu, et les problèmes, scolaires, en les pensant à partir du problème plus général de l’éducation.
Pourquoi l’avoir fondé ? Pourquoi, à cause de quoi ?
Nous avons créé l’Observatoire de l’éducation en juin 2002, après le choc de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles. C’était à nos yeux une façon d’y répondre, sans tarder et sur le long terme, sur un terrain qui nous paraissait crucial pour en comprendre les raisons. Nous nous sommes immédiatement définis comme une association de gauche, mais critique de la gauche. Nous voulions lever un tabou : à gauche, dès que l’on parlait d’autorité et d’insécurité, on ne nous écoutait plus, on nous traitait de « réac ». Nous voulions – et nous voulons encore – construire une pensée authentiquement de gauche en sympathie avec tous les éducateurs (parents, enseignants, animateurs, etc.) et leurs difficultés, en sympathie avec la souffrance induite côté enfants. Une pensée authentiquement de gauche qui s’astreigne à penser la réalité telle qu’elle est, aussi désagréable qu’elle soit : violence grandissante des rapports sociaux, et ceci, pas seulement sur un plan socio-économique, mais aussi d’abord, violence grandissante dans les rapports éducatifs : entre enfants et parents, entre élèves et professeurs, entre parents et professeurs, etc. L’instabilité des “ figures ” (parentales, magistrales, enfantines, etc.), la difficulté à partager des règles communes ou même à en concevoir la nécessité, nous semble induire une sorte de discorde généralisée qui n’est malheureusement en rien une conflictualité politique, mais, induisant des pratiques, fabriquant des injustices pour certaines bien réelles et pour d’autres imaginaires, et générant ainsi en chacun de nous de la souffrance et de l’agressivité, participe au sentiment d’insécurité par lequel nous sommes tous plus ou moins gagnés. En chacun de nous recule le désir commun de paix civile, augmente une méfiance réciproque qui est peut-être l’un des traits menaçant de notre “ idéologie dominante ” partagée.
Et pourquoi en vue de quoi ?
L’Observatoire de l'Education se donne pour but d’analyser les difficultés inédites que rencontrent aujourd’hui tous les "éducateurs", parents compris, dans la définition de leur rôle, non seulement dans leurs effets, mais dans leurs causes. Que veut dire aujourd'hui "éduquer", à qui en incombe la responsabilité et quels sont les espaces, institutionnels ou non, où se noue cette question ? Qui éduque, doit éduquer ? Qu’est-ce que l’autorité ? Qui doit être éduqué ? Qu’est-ce que la civilité ?
Nous voulons faire apparaître que la réponse à la question du qui n’est pas donnée par les statuts professionnels, la délimitation des compétences : non seulement nous cherchons à faire prendre conscience que tout adulte est responsable de l’éducation de tous les enfants et à ce titre, doit trouver, en soi et dans le soutien des autres, l’autorité qui convient pour le faire, mais que nous avons aussi un devoir d’auto-éducation. Ainsi s’agit-il finalement de toucher tout citoyen, même sans statut ni compétence dans l’éducation.
Quelles sont ses modalités de travail ?
Les deux premières années, nous nous sommes institués, en tâtonnant sur les formes. Nous nous sommes réunis presque toutes les semaines à la Sorbonne (Paris 3) (une quinzaine de membres, des invités soit auditeurs, soit spécialistes de problèmes tournant autour de l’éducation ou de la civilité), avons fait un compte-rendu de toutes nos séances, travail qui a pris de l’ampleur et qui a justifié, d’abord, la constitution d’une liste de diffusion, puis la création d’un site internet. Nous avons aussi organisé cinq tables rondes, avec des personnalités dont nous avions apprécié les travaux, les idées : notamment Jacques Donzelot, Denis Salas, Didier Peyrat (les deux autres portaient sur des problèmes). La 3è année, succédant à des crises successives, a vu le rythme de nos séances et l’intensité de nos travaux se ralentir. Nous sommes dans notre quatrième année : l’association est sortie affaiblie de ses crises, mais victorieuses en ce sens qu’elle existe toujours, qu’elle n’a plus besoin de se réunir à un rythme régulier pour se savoir existe, et qu’elle a un but bien défini, une grande capacité à se mobiliser quand les membres en sentent le besoin (ex : écriture d’un article sur l’affaire du lycée Montaigne ; plus récemment, sur les violences urbaines).
Désormais, nous travaillons à la rédaction du « manuel de civilité » et comptons recevoir des interlocuteurs susceptibles de nous y aider dans un cadre plus convivial que la salle de la Sorbonne (café par exemple).
Qu’est-ce ce travail de groupe apporte à chacun ?
Il nous a permis de transformer notre incertitude personnelle, individuelle, face aux problèmes d’autorité que nous rencontrions, en questionnement commun ; et du coup, de gagner une certaine assurance, en en expérimentant les effets pratiques heureux, quant à la définition de l’adulte – et de son autorité - donnée par Hannah Arendt : celui qui est responsable du monde face aux enfants.
Enfin, nous avons plus de confiance en nous-mêmes dans les actions collectives extérieures à l’Observatoire auxquelles nous sommes associées, soit bénévolement, par engagement, soit professionnellement. Nous avons le sentiment de mieux savoir « gérer » des situations de crise, de conflit (sans qu’il s’agisse d’un chaos, d’une tragédie passionnelle...)
Qu'aimeriez avoir comme résultat : produit, pratique, mouvement … ?
D’abord : nous aimerions que se constituent, partout où cela est possible, des espaces de dialogue entre parents, enseignants, animateurs, etc.
Que se modifient les pratiques de la rue : que les adultes n’aient plus peur d’adresser la parole à des enfants inconnus, d’intervenir face à leurs « bêtises » (ou tout simplement, qu’ils en aient l’envie, comme d’une tâche importante pour l’avenir de la justice) : qu’ainsi, tous les parents, de quelque culture qu’ils proviennent, se sentent solidaires et rassurés quand leurs enfants circulent dehors : parce que les enfants seraient toujours veillés (en un sens bienveillant plutôt que surveillant) par des adultes.
Que ce travail-là ne soit pas abandonné à la police. Mais qu’il soit l’affaire de la société civile.
Qu’un tel changement de pratiques restaure suffisamment de confiance dans le monde et dans la démocratie pour donner aux sujets politiques présents et à venir l’envie de construire des luttes: des combats pour leurs droits, en trouvant des formes d’expression légitimes – et des formes d’organisation, de solidarité. Car dans un monde fait de méfiance et de brutalité, cela ne sera pas possible. On ne peut faire l’économie de toute espèce de violence, mais la délinquance n’est pas la lutte politique. Et on devrait aussi s’inquiéter de ce que les futurs intégrés, privilégiés, voire dominants, ne soient pas sans foi ni loi. (Dans une société brutale, on peut s’intégrer avec brutalité : historiquement toutes les dominations ne sont pas de même nature).
Quels sont les projets dans lesquels vous êtes actuellement investis ?
Nous avons le projet d’écrire un manuel de civilité pour la société actuelle, telle qu’elle est, c’est-à-dire avec tous ses membres. Il ne s’agit pas tant de rédiger un code ni un règlement (de quel droit le ferions-nous ?) que de lancer des propositions, en les justifiant, pour créer un débat. Il s’agit dans notre esprit d’un geste prospectif, pour faire événement, et pour qu’une fois cet événement enregistré (par les médias, par les lecteurs), il ne nous appartienne plus : nos « règles » pourraient être contestées, au profit d’autres...
Nous avons rédigé des questionnaires à cet effet : nous écrirons le manuel avec les réponses. Nous espérons recueillir des réponses d’horizons très différents, et ainsi, créer déjà une attente, des discussions privées.
Nous avons organisé une table ronde autour de ce projet, et nous en ferons d’autres avant de nous mettre à rédiger.
Comment définiriez-vous ce que vous appelez civilité ?
Nous appelons « civilité » l’ensemble des apparences (paroles, gestes, comportements, attitudes, apparences vestimentaires, etc.) par lesquelles chacun signifie à autrui, tout autrui, et vice-versa, qu’il a reconnu sa présence et l’a vue favorablement, qu’il l’accueille dans un espace à partager,un espace fait pour être habité ensemble : raison pour laquelle nous pensons que la civilité s’arrête au seuil de l’intimité. Ainsi, il s’agit de formes par lesquelles nous manifestons notre conscience d’être sous le regard les uns des autres, et que ce regard est immédiatement communicatif : les gestes de civilité nous signalent comme « individu adressé », pourrait-on dire, individu en rapport avec les autres. Il ne s’agit pas d’un regard policier, il ne s’agit pas de surveillance réciproque : il s’agit de reconnaissance réciproque, de reconnaissance que nous ne sommes pas des électrons libres ; il s’agit de montrer, de rendre sensible, notre humanité : car l’humanité, ce n’est pas échanger des signaux régis par des besoins, c’est nous « entre-communiquer » par des formes qui non seulement nous sont utiles, mais encore reflètent, signifient notre caractère sociable.
Quels vous semblent être les points clés sur lesquels vous pouvez avoir une prise : en termes de compréhension, de termes de changement, de propositions à d’autres instances ( lesquelles)?
- dans le domaine de l’enseignement : pour sortir de la crise de l’école, nous ne pensons ni que les enseignants doivent être plus près des élèves (position des pédagogues) et faire de l’animation citoyenne plutôt que de transmettre des connaissances ; ni que l’enseignement consiste uniquement dans la transmission exigeante du savoir (position des républicains) sans considération éducative. Nous pensons que la pédagogie implique de l’autorité respectée, un cadre de classe civil : que sans ce cadre-là, les élèves ne peuvent pas « grandir », à fortiori pas « apprendre ».
- dans le domaine plus généralement éducatif : nous pensons qu’il est finalement insultant pour les enfants de ne pas exercer la bonne « autorité » sur eux, sous prétexte qu’ils seraient des « dominés » (dominés par le pouvoir parental, par l’école, par la société, etc.) : nous ne les considérons pas alors comme dignes d’être éduqués. Or, il n’y a pas de sentiment éthique inné. Il ne suffit pas de les laisser s’exprimer et de respecter leur parole, leurs droits et leurs goûts, pour qu’ils deviennent « bons » (ni même heureux). C’est l’éducation qui construit des sujets moraux : c’est la fermeté éthique des éducateurs qui fait repère pour des enfants en quête de limites. Et c’est à nos yeux le préalable logique à la prise de conscience politique, qui ne relève pas immédiatement de l’éducation.
- sur le plan politique : nous essayons de refuser les anathèmes qui interdisent la parole, intimident la pensée ; les précompréhensions qui automatisent l’appréhension des crises sociales que nous vivons. Notre réflexion aide à la compréhension de la nature du sentiment d’insécurité actuelle, de celle des « incivilités », du besoin d’autorité qui en résulte. Elle aide à distinguer l’autorité autoritaire de l’autorité fondée, celle qu’on exerce sans tyrannie, pour faire respecter un ordre symbolique que l’on sait respecter soit-même (ou que l’on apprend à respecter soi-même). L’objectif de notre mouvement, c’est de trouver un moyen de refaire suffisamment de lien social, au sens le plus immédiat, le plus quotidien et plus banal possible, pour que chacun retrouve le plaisir de côtoyer l’autre sans angoisse a priori. Et reprenne confiance dans le monde, y compris pour lutter contre ses injustices.
- Nous souhaitons entrer en contact avec les différentes sphères, espaces, concernés par la « vie civile » : services publics, communautés, etc.
Vous avez reçu beaucoup d’intellectuels ou de professionnels du travail social ou éducatif. Vous avez mis en place un dispositif de débat approfondi pas tout à fait habituel et que j’ai trouvé excellent, très productif. Pouvez vous dire quelles sont ces règles du jeu ?
Lorsque nous invitons quelqu’un, c’est nous qui travaillons : nous lisons des textes qu’il a écrits, ou bien des textes susceptibles d’éclairer notre échange. Lorsque l’invité n’a pas eu le temps de préparer une intervention introductive, la présidente fait une introduction qui présente ses activités et leur intérêt pour notre réflexion, puis lui adresse des questions. Il répond, et ensuite, la discussion s’engage sur la base d’un respect très strict du tour de parole : il y a un président de séance qui inscrit les noms de ceux qui lèvent la main et qui ne prennent la parole que lorsque le président de séance la leur a donnée. L’invité est privilégié dans le tour de parole : il peut la prendre quand bon lui semble, d’autant que c’est évidemment avec lui qu’a lieu le débat ; mais la présidente prend son tour comme les autres.
Un rapporteur est chargé de faire un compte-rendu de l’ensemble de la séance. Ce compte-rendu est revu par la présidente. Le principe sur lequel sont fondés les compte-rendus est le suivant : restituer au maximum pour les lecteurs qui n’ont pas été présents la logique des positions, des arguments échangés, de leurs enjeux, la diversité des points de vue.
Lorsque nous sommes entre nous, nous fonctionnons exactement de la même façon : c’est un membre de l’Observatoire qui prépare un exposé sur un livre, une question ; ou bien c’est la présidente qui lance le débat sur une question. Puis la séance se déroule exactement de la même façon.
Parfois, la passion, la vivacité d’un échange entre deux personnes, dérange ce dispositif. Le président de séance rappelle les « fautifs » à l’ordre, et on reprend le tour de parole.
Ce dispositif est extrêmement productif en termes d’écoute de l’autre, de style des échanges. Mais quand nous sommes moins de 10 (ce qui est devenu fréquent), sa raison d’être a tendance à ne plus nous apparaître.
Si vous deviez vous adresser à d’autres groupes analogues, qu'en attendriez-vous ?
Qu’ils nous aident, en répondant à nos questionnaires, en venant discuter avec nous. Nos questionnaires ne contiennent aucun piège, et chacun est libre d’y répondre en défendant par exemple le droit à l’incivilité ! Mais qu’on en débatte !
Comme l’ont observé certains intellectuels, nous sommes actuellement dans une société prise par la logique de « l’entre-soi » : on ne parle qu’à ceux avec lesquels on est d’accord, auxquels on est semblable, avec lesquels la connivence est immédiate : mêmes gestes, mêmes styles, mêmes références culturelles, mêmes loisirs, etc. – et on déteste les autres, on les fuit, on ne les voit pas. Incivilité généralisée, mais souvent invisible puisqu’elle est faite d’indifférence apparente. C’est cela que nous voulons vaincre. Nous sommes prêts à débattre : nous sommes prêts à écouter toutes les objections et critiques.
Plus nous aurons de réponses au questionnaire, plus le livre prendra d’emblée un sens dialogique, contradictoire, collectif, prospectif, et non pas « autoritaire ».
Y a-t-il depuis que vous travaillez dans ce groupe, un ensemble de quelques idées qui se soient forgées ( toujours concernant la civilité) , diagnostics dans l’analyse de la situation, ou convictions sur ce qu’il faudrait changer ?
Outre tout ce qui précède, nous sommes convaincus que braquer les projecteurs sur les cités et zones sensibles rend en partie invisible, et illisible, la crise de l’autorité et le lien étroit qu’elle entretient avec celle de la civilité. Nous essayons d’analyser ce qui caractérise notre « postmodernité » : la transformation des façons d’être au monde (des modes de subjectivation) ; l’émergence de groupes sociaux dont la définition n’est plus professionnelle, économique, mais biopolitique : les « jeunes », les groupes ethniques, les « français de souche », etc. ; enfin, nous pensons que la crise symbolique ruine la combativité politique, et empêche qu’émergent de nouvelles analyses authentiquement en prises avec le réel.
Je trouve votre démarche exceptionnelle, remarquable et pourtant, au fond, très simple, elle mériterait d'être une pratique ordinaire, tant elle est soutenante et enrichissante. Que conseilleriez-vous ou auriez envie de dire à des collectifs qui voudraient se constituer comme vous ?
Courage et persévérance !
De ne pas être trop formalistes, de ne pas s’acharner sur la confection de statuts, etc.
Nous leur conseillerions de ne jamais oublier la raison pour laquelle ils ont fondé leur collectif, afin de parvenir à surmonter les conflits affectifs, les conflits de place voire de pouvoir qui ne manquent pas de survenir et risquent de faire perdre de vue le but commun.
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Répondre au questionnaire sur la civilité
Hélène Merlin/Sophie Ernst
Rédigé par Hélène Merlin/Sophie Ernst le Lundi 9 Janvier 2006 à 00:00
Site hébergé par l'Observatoire du communautarisme - www.communautarisme.net - avril 2006