Civilité, citoyenneté, autonomie - www.communautarisme.net/ecoleendebat

L'école républicaine est à construire, pas à restaurer... Ce blog souhaite ouvrir des pistes de réflexion dans un certain nombre de champs, notamment au croisement du politique et de l'éducatif : laïcité, justice, autonomie de la personne, formation du citoyen, mémoire et histoire, construction d'une civilité et d'une morale renouvelées, prévention de la violence.
J'en suis la responsable éditoriale et technique, assistée de l'équipe de l'Observatoire du communautarisme, qui l'héberge gracieusement.
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Sophie Ernst


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Histoire, mémoire, morales

Une analyse du Bien en politique

Mercredi 26 Avril 2006





A propos de

Tzvetan Todorov ( textes commentés par)
La fragilité du bien
Le sauvetage des juifs bulgares
traduction du bulgare par Marie Vrinat et Irène Kristeva
Editions Albin-Michel, 1999, 98 Francs, 222 p.
ISBN : 2- 226-11086-0


La fragilité du bien est une étude consacrée à la question du sauvetage des juifs bulgares. Car la Bulgarie a sauvé ses juifs. Le fait est connu des historiens mais peu mis en valeur, et méconnu du public français, pour qui les pays de l’Est ne sont pas toujours bien caractérisés et individualisés. Comment et pourquoi cette exception a-t-elle ainsi singularisé un petit pays, que rien ne désignait a priori comme prédisposé à se conduire de façon particulièrement remarquable ? Le pays est militairement neutre, mais allié de l'Allemagne ; depuis un coup d'Etat de 1934 qui a considérablement affaibli l'opposition parlementaire, le pouvoir est aux mains d'un gouvernement nommé et contrôlé par le roi Boris III - gouvernement autoritaire d'où émanent rapidement des propositions de lois anti-juives. Or, dans ce contexte qu'on pourrait croire favorable à une politique d'extermination, tout un ensemble de composantes distinctes et pourtant convergentes vont permettre de préserver les juifs.
Depuis 1972, quelques études historiques ont permis de reconstituer les faits. L’étude de Tzvetan Todorov permet au lecteur français de prendre connaissance des sources, par une sélection et une traduction de textes originaux ; et surtout elle permet, par le commentaire et le montage réalisés, de comprendre comment s’est articulé cet assemblage de facteurs hétérogènes et concomittants qui a permis le sauvetage.
On hésite à brosser le tableau à grands traits : la démonstration qu'apporte La fragilité du bien, c'est aussi que chaque élément compte, que chaque petit rouage permet la marche de l'ensemble - l'histoire, c'est le détail. Il vaut la peine de lire en détail l'intrigue, et ses rebondissements. Il y a là une population juive (0,8 % de l'ensemble), composée en majorité d'ouvriers et d'artisans pauvres : s'il y a une tradition antisémite en Bulgarie elle est de faible impact, et la propagande nazie, qui met l'accent sur la richesse juive, éveille le scepticisme de la population. De la société civile au personnel politique de tous bords, des organisations professionnelles aux associations d'artistes, du clergé orthodoxe au roi Boris, c'est l'ensemble d'un pays qui s'oppose aux arrestations. Chacune des composantes collectives se mobilise à sa façon, et c'est là qu'il importe de suivre les actions pas à pas. Car l'habilité compte autant que les fermes intentions.

Beaucoup de lettres, des articles de journaux, qui mettent en scène une pluralité étonnante de personnages. Ce qui est intéressant, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une résistance comme il a pu y en avoir en France, une résistance d'individus dans l'après-coup, même regroupés par réseaux de diverses obédiences. On a ici une résistance de corps collectifs, où les personnages réagissent en engageant l'institution qu'ils représentent.
Le roi Boris, autocrate rusé et menteur, pas véritablement inflexible sur les principes d'humanité, peu susceptible de gagner les coeurs à gauche, et dont les atermoiements et les mensonges soutiennent efficacement la politique de résistance des parlementaires. Il a l'intelligence de l'intérêt national bien compris plutôt que la fibre humanitaire, mais c'est peut-être tout aussi sinon plus efficace. On a là l'exemple même du double jeu qu'a prétendu jouer le Maréchal Pétain, mais qu'il n'a pas joué. Le métropolite Stéphane, chef de l'Eglise orthodoxe, digne chrétien indigné par la persécution et citoyen conscient de ses devoirs, joue de toute son influence auprès du synode et des élites politiques, comme auprès de la population, pour faire abroger les lois discriminatrices et stopper les déportations. Le député Dimitar Péchev, vice-président de l'Assemblée, membre de la majorité conservatrice, d'abord favorable aux lois d'exception, homme de droite nationaliste -mais mis en face de la persécution et de la terreur, il écoute son indignation et met toute son habileté politique au service d'une résistance efficace. Le commerçant Assen Souitchmézov, qui prend part à une délégation représentant la population d'une petite ville, venant dénoncer le sort fait à leurs concitoyens auprès des députés. L'opposition communiste existe au Parlement, et elle est active et sans concession. Mais, contrairement au mythe forgé par le Parti communiste après la guerre, ce n'est pas principalement son action, trop minoritaire, qui a réellement pesé. La mémoire communiste est ici sélective et de mauvaise foi, même si les documents prouvent que les communistes ont lucidement pris leur part au concert de protestations.

Peut-on donner une explication d'ordre général à cette résistance collective ? On remarque, c'est important, la capacité à appeler un chat un chat, à décrire exactement la réalité de la terreur exercée et à déjouer les idéologies mensongères. De fait, c'est tout un peuple, ses élites comme ses citoyens, qui se mobilise, au nom d'une tradition bulgare de tolérance. Les Bulgares, nous dit l'auteur, ne cultivent pas une image héroïque d'eux-mêmes : en revanche, comme cela se lit à plusieurs reprises dans les documents, la représentation qu'ils ont d'eux-mêmes et de leurs traditions les rend rétifs aux stigmatisations de minorités nationales, eux-mêmes ayant subi le joug de l'empire Ottoman(par exemple p 62, p153). Cette explication de fond, par un état d'esprit forgé par la tradition d'une mémoire de la domination étrangère, ne suffit évidemment pas ; elle est également avancée pour expliquer la mobilisation des protestants en France ; mais elle se heurte à des contre-exemples. Donc, et c'est là que la démonstration devient convainquante, il faut encore que cette mentalité soutienne des actions cohérentes et efficaces. L'on peut se souvenir, en lisant ce livre, des études de Luc Boltanski ( La souffrance à distance, l'amour et la justice comme compétences ) : comment agir à distance par le verbe, comment mobiliser au delà du petit cercle des convaincus, comment dénoncer et en appeler à l'opinion pour qu'elle agisse ? Luc Boltanski a mis en évidence l'importance du cadrage rhétorique, des schèmes d'interprétation qui permettent de transformer un témoignage en juste cause, une dénonciation en acte de portée générale.
Il y a peut-être un état-d'esprit agissant, il y a aussi, c'est très net à la lecture des textes, un topos de mobilisation qui est commun à tous et qui permet à des gens d'idéologies, de pratiques, d'intérêts fort divers, de tomber d'accord sur un principe qui leur permet de décider de ce qui est juste et de ce qu'il convient de faire. Le schème identitaire "les Bulgares, parce qu'ils ont été émancipés de la servitude ottomanne, sont tolérants, aiment la liberté et n'oppriment pas à leur tour de minorité nationale" est efficace non seulement par la disposition qu'il induit en chacun mais aussi par la généralité qu'il permet, transcendant les oppositions politiques, les clivages sociaux.
Reste que l'argument resterait lettre morte s'il n'était soutenu par une action politique efficace et généralisée. Chaque mobilisation compte. Chaque élément qui bascule dans la résistance renforce la conviction de l'autre ou la suscite. Les commerçants, les députés, l'intelligentzia, l'église orthodoxe, le roi... chacun est confirmé dans sa résistance par celle des autres. Le bien est fragile et contingent, parce qu'il doit mêler des ingrédients différents, où la ruse et l'habileté doivent soutenir la conviction et l'indignation, où l'intelligence doit déjouer les pièges de la lâcheté et de l'intérêt immédiat, et aussi parce que l'effet d'entraînement mutuel agit plus souvent, semble-t-il, dans le sens facile de la démission et que dans le sens de l'insoumission.

Une réflexion politique sur la morale
Ayant lu ce livre, je me suis trouvée visiter plusieurs musées ou feuilleter plusieurs documents à destination scolaire, et du coup, j'ai été frappée par le peu d'informations précises, voire l'inexactitude ou les lacunes importantes, concernant les statistiques de juifs sauvés par pays. Au mieux, une carte d'Europe et des proportions de juifs tués par rapport à la population initiale, pour quelque pays - la Bulgarie étant oubliée. Et évidemment, sur des faits mal établis, pas de mise en évidence des disparités, d'interrogation qui aille plus loin dans la recherche d'explication. Or, ce livre nous le prouve, une comparaison systématique des faits et des causes découpés suivant les configurations nationales permettrait de sortir d'une certaine métaphysique du mal radical pour entrer dans une réflexion politique et anthropologique.

La fragilité du bien peut être considéré comme une réflexion politique sur la conduite morale - comme une analyse non moralisatrice de ce qui peut advenir de moral dans l’histoire, ce qui, par les temps qui courent et s’agissant du génocide des juifs d’Europe, est rare et précieux. En effet, la posture qui prévaut généralement sur la place publique est souvent celle d’un moralisme facile, sentimental, où nul ne doute qu’il aurait, rétrospectivement, protégé les faibles et résisté contre les brutes. Plus le mal apparaît comme une force obscure, irrépressible et diabolique, plus le bien semble banal : il semble évident à chacun qu’il suffit de s’attendrir et de s’indigner pour être du bon côté, et qui ne s’attendrirait pas ? Rétrospectivement, tout un chacun sauve Anne Frank.
L’opinion qui s’impose d’un devoir de transmission “ pour que ça ne recommence pas ”, surtout quand la transmission consiste essentiellement en un voyage à Auschwitz conçu comme un pélerinage sur les lieux du martyre, repose sur la même illusion - donner à percevoir le scandale moral, c’est vacciner l’adolescent et l’armer pour la vie, le munir du critère qui lui fera choisir le bien et lutter contre le mal. La conduite morale découlerait d’un choix moral initial, par conversion individuelle. Et le bien dans l’histoire découlerait simplement de cette somme de conversions individuelles au bien. Inversement le mal viendrait du surgissement sournois des instincts archaïques du cerveau reptilien, version vaguement laïcisée du Mal radical kantien ou du Péché originel. Bref, tout ce fatras élude tranquillement la dimension politique de l’événement, la complexité de l’action dans le monde réel, l’extrême enchevêtrement des motifs, des volontés, des causes et des effets dans l’histoire.

La gageure est donc celle-ci pour le philosophe qu’est devenu, de plus en plus, Tzvetan Todorov: ne pas s’abstenir de traiter de la morale ( solution du détachement scientifique) - ne pas traiter de la morale de façon anhistorique ( solution des militants de la mémoire). Ni scientisme, ni édification : analyse pointue et réflexion humaniste.
La fragilité du bien : le titre fait évidemment écho à La banalité du mal et permet peut-être de mieux comprendre, en l’approfondissant, la formule qu’avait employée Hannah Arendt pour présenter le procès d’Eichmann - pointant “ l’effarante normalité ” du bureaucrate criminel. On le sait, l’expression déplait à beaucoup : certains, dont Claude Lanzmann, protestent que ” le mal n’était pas banal ” (qui en douterait !), et que “ ceux qui le commettaient en avaient conscience ”. C’est évidemment faire un contre-sens sur la visée exacte d’Arendt. Et ce livre -ci permet, par ricochet, de compléter et de mieux préciser le sens de la formule “ banalité du mal ”, qui n’était sans doute pas très heureuse malgré son succés puisqu’elle a porté à tant de malentendus.
La fragilité du bien déplace l’accent, de l’individu et de ses actes comme expression de son intériorité, vers la configuration de facteurs hétérogènes. On pouvait éventuellement comprendre ce sens chez Arendt, encore qu'il ne soit pas le principe d’organisation du livre : La banalité du mal concentre la réflexion sur la banalité de l'homme Eichmann - son "effarante normalité".
La fragilité du bien montre l’effet bénéfique d’une concaténation d’actions individuelles et collectives, obéissant à des motifs divers, pas forcément généreux. Il y a eu, à rebours de ce qui se passait ailleurs, une mise en synergie vertueuse de facteurs hétéroclites : de dispositions anciennement enracinées, de résistances individuelles efficaces, de stratégies politiciennes opportunes. Si la fragilité du bien désigne l’improbabilité de la convergence contingente de facteurs eux-mêmes contingents - la banalité du mal désigne alors le caractère ordinaire de tous les éléments qui ont contribué à la solution finale - en vrac, et sans exhaustivité, l’antisémitisme, le fonctionnement bureaucratique, la vulnérabilité démocratique, la soumission à l’autorité, la crise économique, le désarroi identitaire, la haine de l’altérité, le nationalisme etc . Lorsqu’on parle de la shoah, on se donne à bon compte le sentiment, peut-être inquiétant, peut-être rassurant au bout du compte, que le mal est quelque chose de radicalement mystérieux, surgi de profondeurs insondables de l’être. ... La banalité du mal énonce que les ingrédients sont ceux-là même dont notre monde est fait, ingrédients qui peuvent également entrer dans l'alchimie du bien, ce qui ouvre un espace pour l'action politique avisée.

Un projet éditorial opportun
Tzvetan Todorov a inauguré avec ce recueil de textes une nouvelle collection appelée “ Histoire à deux voix ” et dirigée par Sonia Combe. Le principe de la collection est de présenter un document “ brut ”, qui peut être un récit autobiographique, un témoignage, une correspondance, etc..., accompagné de la réflexion qu’il suscite chez un auteur contemporain ( historien, philosophe, etc...).
Un tel dispositif prend acte de l’intérêt du public pour le témoignage direct, pour l’Histoire vécue à travers le prisme d’une subjectivité individuelle. Et en même temps il a soin de contrebalancer ce recours au témoignage par un discours de deuxième degré, le commentaire qui met en perspective. En quoi est-ce nouveau ? jusqu’alors, ce double besoin, de s’alimenter aux sources directes du témoignage, mais en même temps de tenir à distance le témoignage et de le situer dans un contexte, se coulait dans les formes accoutumées de l’édition critique, avec préface et notes de bas de page. La collection “ Histoire à deux voix ” franchit une étape supplémentaire en donnant statut de texte d’auteur, de livre dans le livre, à ce texte de présentation critique qui n’était jusqu’alors que texte subsidiaire, du moins se donnant comme tel. L’auteur dont le nom apparaît est le commentateur, mais le commentaire est mis au service d’une restitution du document brut, donné à lire dans son intégralité au lecteur. C’est donner à celui-ci des armes critiques, lui permettre d’accéder aux sources tout en s’initiant à la démarche d’objectivation, au travail d’élaboration.
Il y a une tendance très profonde du public contemporain à vouloir accéder à l’Histoire par les histoires. Pas la petite histoire, au sens des anecdotes sur les maîtresses de Louis XV. Mais les histoires, les récits de vie, les destinées vécues par des quidam pas forcément exemplaires ou exceptionnels. Les résultats des ventes de livres montrent un retour en force des biographies : même si l’engoûment semble confirmer l’attrait d’un genre traditionnel, la vie des hommes célèbres, en fait un déplacement s’est produit. Car les nouvelles biographies ont soin de reconstituer un tissu social, une vie quotidienne qui font de la biographie un morceau de comédie humaine. La biographie a déplacé son centre d’intérêt : ce n’est plus tant l’exceptionnalité du héros qui captive, que le témoignage d’une subjectivité sur un temps.
Cela est bien sûr à relier au développement démocratique, au sens de Tocqueville, de “ l’égalité des conditions ”. Nous qui vivons le présent dans sa complexité, ses incertitudes, son enchevêtrement d’émotions et d’actions confuses, nous nous intéressons aux dilemmes qu’ont pu vivre les hommes concrets dans les temps critiques.
Nous nous intéressons aux subjectivités mais nous sommes en même temps soucieux de situer les subjectivités dans leur limitation. L’intérêt de cette collection et de son idée de livre “ à deux voix ”, c’est de ne pas prétendre à une intervention neutre, anonyme, accomplie par un critique universitaire uniquement défini comme porteur d’une méthode scientifique exacte. Dans ce que nous sommes habitués à considérer comme une “ édition critique ”, le témoin dit ce qu’il veut, mais l’objectivité énonce la vérité dans les notes de bas de page. Selon le principe de la collection “ à deux voix ”, ce qui s’affiche est moins le décalage ente une subjectivité du témoin, et une objectivité du chercheur, supposée d’avance, qu’un travail d’élaboration et de discussion ; la méthode est portée explicitement par un auteur, qui s’assume comme tel, et qui plus est assume la responsabilité d’un genre particulier d’intervention, pas forcément historienne. Le commentateur peut être défini comme philosophe, écrivain. Le dispositif met aux prises une subjectivité s’efforçant d’élaborer méthodiquement un témoignage subjectif. L’accent est mis sur l’élaboration accomplie par un auteur sur le texte d’un autre auteur, pas sur la dissymétrie entre une source et un scientifique. Cela laisse ouverte la pluralité des usages possibles d’un témoignage - dépassant l’approche historienne au sens restreint.
Les éditions Albin Michel annoncent dans la même collection Pour l'amour du peuple. Un officier de la Stasi parle. Récit commenté par Alexandre Adler, et Une femme russe, autobiographie d'une paysannne déracinée, commentée par Claire Etcherelli. Nous espérons que ces nouveaux "livres à deux voix" seront aussi riches que ce livre de Tzvetan Todorov, aussi important que discret.


Sophie Ernst, février 2000.
Compte rendu paru dans la revue Mouvements


Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Mercredi 26 Avril 2006 à 00:00