Civilité, citoyenneté, autonomie - www.communautarisme.net/ecoleendebat

L'école républicaine est à construire, pas à restaurer... Ce blog souhaite ouvrir des pistes de réflexion dans un certain nombre de champs, notamment au croisement du politique et de l'éducatif : laïcité, justice, autonomie de la personne, formation du citoyen, mémoire et histoire, construction d'une civilité et d'une morale renouvelées, prévention de la violence.
J'en suis la responsable éditoriale et technique, assistée de l'équipe de l'Observatoire du communautarisme, qui l'héberge gracieusement.
Bonne lecture, et merci de vos réactions.

Sophie Ernst


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Analyses, réflexions, données. Voir aussi "reconstruire une civilité" pour une approche pragmatique.
En hommage à Cornélius Castoriadis, parce que sa philosophie nous permet de penser l'éducation, au plus haut de l'idéal et au plus près des réalités, dans un monde très vieux, et dans une ère qui ne fait que commencer... celle de la formation d'un individu autonome dans une société autonome.
Que faire des mémoires et des fantômes de l'histoire ? Comment enseigner ? Quelles identités se forgent à travers les commémorations négatives ?
La laïcité n'est pas seulement affaire de loi, d'interdiction et de séparation, tout comme la démocratie n'est pas seulement affaire de procédures. Partie intégrante d'un régime politique d'autonomie, elle suppose une éducation à la laïcité qui n'est pas seulement une instruction dans la laïcité : une certaine façon d'accepter le conflit et le débat.
Loin de toute mythologie, des livres permettent de mieux comprendre ce qu'a été l'Ecole républicaine dans sa réalité historique : diverse, ambivalente, traversée de mouvements contradictoires.
"On dirait que le racisme et l'antisémitisme sont devenus des choses plus compliquées qu'autrefois" me dit un professeur... certes ! un grand malaise accompagne la confusion actuelle. Cette rubrique voudrait sortir d'un certain moralisme aveuglant, démêler faits, idéologies et connaissances avec prudence et vigilance.
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Histoire, mémoire, morales

Sophie Ernst:


mardi 25 janvier 2005 (Liberation.fr - 19:08)


Lumine: Histoire et mémoire, quelle différence?

Sophie Ernst: Henry Rousso propose une image parlante, l'histoire correspondrait à «il était une fois», la mémoire c'est «je me souviens». L'histoire doit se régler sur des méthodes rationnelles, se soumettre à des règles de vérification de ses énoncés. La mémoire c'est un phénomène social qui relève de l'imaginaire, c'est quelque chose qui n'est pas contrôlable par définition, que l'on peut critiquer mais qui vit sa vie propre.


mizon: pourquoi la notion de «devoir de mémoire» vous semble-t-elle aussi inadaptée?

Parce qu'on en a fait une rengaine. Je pense qu'il y a un devoir d'histoire, de recherche de la vérité. Mais du côté de la mémoire, chaque génération doit réinventer son rapport au passé et cette création nécessaire s'accommode mal des prescriptions morales données par les générations antérieures. Rappelez-vous comment, dans les années 70, nous pouvions être cruels envers les anciens combattants de la guerre de 14-18.

vnz: A quelles difficultés se heurte la transmission du savoir sur la Shoah ? Négationnisme, incrédulité ?

A la très grande complexité du problème. Comment l'Allemagne a basculé dans le nazisme, cela reste incompréhensible, même pour les grands historiens. On en a encore pour longtemps à tenter d'élucider le mystère du XXe siècle. Par ailleurs, dans la salle de classe, ce qui fait obstacle, c'est que les adolescents peuvent supporter très mal la violence des images qu'on leur impose, sans même parler des voyages à Auschwitz. Il y a aussi une atmosphère de sacralisation, une emphase inhabituelle dans la salle de classe, peut être la volonté trop marquée de «passer le relais» et de faire une leçon de morale. Mais finalement sans avoir, ce qui était la grande ressource des années 70, la valorisation de la Résistance. On a tendance à accuser le «communautarisme», mais ce n'est pas confirmé par ce que nous disent les musées de la Déportation ou de nombreux professeurs qui enseignent en ZEP.


david: Faut-il changer, selon vous, la façon d'enseigner l'Histoire dans les écoles à propos de la Shoah ?

Le problème c'est peut-être justement que l'on change trop la façon d'enseigner l'histoire à propos de la Shoah! Les professeurs sont appelés solennellement à transmettre une leçon civique et ils font passer une charge d'émotion et d'angoisse que les élèves perçoivent à leur façon et à laquelle ils ne réagissent pas de la façon attendue. Même quand la transmission a l'air de bien se passer. Parfois, au détour d'une copie, on s'aperçoit que s'exprime un moralisme convenu qui est passé à côté de l'essentiel. Je n'ai pas à prescrire des manières d'enseigner. En revanche je crois qu'il y a tout un champ ouvert à la réflexion pédagogique, aux échanges des professeurs entre eux, afin qu'ils puissent analyser ensemble leurs pratiques et leurs soucis. C'est souvent la solitude des professeurs qui est source de traumatismes. Il peut aussi être intéressant d'échanger avec des collègues étrangers: en Belgique, en Allemagne, en Italie... Ailleurs, on se pose sans doute des questions similaires; et il y a une grande créativité.

luddite: Pardonnez mon inculture : pourquoi les philosophes ne s'emparent-ils (elles) pas du débat de la mémoire collective hors des commémorations? L'histoire n'existe t-elle qu'à travers des dates d'anniversaire?

C'est une question qui est tout sauf inculte. Le seul problème, c'est que les philosophes ne sont sollicités qu'au moment des commémorations officielles. Cela fait huit ans que je travaille sur ces questions dans une certaine solitude. Et c'est un vrai problème, ces anniversaires, l'école doit faire avec, mais en même temps imposer une toute autre logique, celle de la construction progressive, systématique d'un savoir rationnel. Celle d'une hiérarchie dans l'importance des choses. On voit bien que c'est très différent de ces logiques d'anniversaires qui sont dans l'émotion, la mobilisation maximale, parfois la controverse et très rapidement dans l'oubli.



toutatis: Pour avancer un peu dans la façon de vivre avec ça, et pour essayer de l'éviter une prochaine fois, au lieu de dire «plus jamais ça», en pensant que c'est «l'autre» qui l'a fait, pas moi, pas nous, ne pourrait-on pas esquisser un «nous sommes tous tortionnaires, des tueurs» potentiels... ?

Si je scrute le fond de mon âme, je ne suis pas loin d'être d'accord avec vous. C'est ce qui fait de moi une personne assez insupportable à vivre. C'est le problème de toutes ces commémorations négatives, celles aussi de la guerre d'Algérie, de la colonisation, de l'esclavage. Si on va vraiment au fond on acquiert une vision de l'homme inquiétante et on risque de perdre confiance dans l'hospitalité du monde. Comment travailler à une transmission sur ces bases, comment pouvons-nous oser transmettre aux jeunes générations? C'était plus facile quand l'identité nationale reposait la Révolution française, la Résistance, le progrès dû aux Sciences et à la République.



mizon: Est-ce que la notion d'unicité ontologique de la Shoah – telle qu'elle a été, entre autres, conceptualisée par le cardinal Lustiger – vous paraît-elle importante et pertinente?

Je vais vous dire ma position là-dessus, je ne peux pas me prononcer sur celle de Mgr Lustiger. Je trouve très gênant du point de vue de la souffrance des victimes de vouloir à tout prix imposer l'idée d'une unicité dans l'Histoire. Pour tout un chacun, le crime le plus absolu c'est celui qui atteint la personne proche. Chaque grande catastrophe historique est unique à sa manière et a constitué en son temps un absolu du crime, un inconcevable qui l'a fait enregistrer dans l'Histoire. C'est vrai du génocide troyen, c'est vrai de la traite des Noirs. Si l'on veut comprendre ce que chaque événement a eu de spécifique, il faut justement user de la raison comparative. Alors, pour la Shoah? D'abord cette expression est imprécise, elle signifie catastrophe en hébreu. S'agit-il de la destruction des juifs d'Europe, effectivement le plus monstrueux des pogroms de l'Histoire de l'antisémitisme? Mais si l'on parle des crimes de l'eugénisme nazi, il faut inclure les autres sortes de victimes, et s'attacher à ce qui fait vraiment la spécificité extraordinaire de l'événement, le crime de masse dans une société des plus civilisées. Pour moi l'unicité est avant tout celle que nous devons comprendre, l'avènement du nazisme.


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Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Mardi 25 Janvier 2005 à 00:00