Civilité, citoyenneté, autonomie - www.communautarisme.net/ecoleendebat
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L'école républicaine est à construire, pas à restaurer... Ce blog souhaite ouvrir des pistes de réflexion dans un certain nombre de champs, notamment au croisement du politique et de l'éducatif : laïcité, justice, autonomie de la personne, formation du citoyen, mémoire et histoire, construction d'une civilité et d'une morale renouvelées, prévention de la violence. |
Rubriques
Analyses, réflexions, données. Voir aussi "reconstruire une civilité" pour une approche pragmatique.
En hommage à Cornélius Castoriadis, parce que sa philosophie nous permet de penser l'éducation, au plus haut de l'idéal et au plus près des réalités, dans un monde très vieux, et dans une ère qui ne fait que commencer... celle de la formation d'un individu autonome dans une société autonome.
Que faire des mémoires et des fantômes de l'histoire ? Comment enseigner ? Quelles identités se forgent à travers les commémorations négatives ?
La laïcité n'est pas seulement affaire de loi, d'interdiction et de séparation, tout comme la démocratie n'est pas seulement affaire de procédures. Partie intégrante d'un régime politique d'autonomie, elle suppose une éducation à la laïcité qui n'est pas seulement une instruction dans la laïcité : une certaine façon d'accepter le conflit et le débat.
Loin de toute mythologie, des livres permettent de mieux comprendre ce qu'a été l'Ecole républicaine dans sa réalité historique : diverse, ambivalente, traversée de mouvements contradictoires.
"On dirait que le racisme et l'antisémitisme sont devenus des choses plus compliquées qu'autrefois" me dit un professeur... certes ! un grand malaise accompagne la confusion actuelle. Cette rubrique voudrait sortir d'un certain moralisme aveuglant, démêler faits, idéologies et connaissances avec prudence et vigilance.
Présente des initiatives de valeur qu'il vaut la peine d'observer, d'analyser, de questionner.
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Eduquer à la laïcité
Compte-rendu de colloque
« 1905-2005 : laïcité vivante » : c’est pour expliciter ce terme et partager un temps de formation, que s’est tenu en aout 2005 un colloque à Cerisy-la-Salle, dans un des hauts lieux de l’alliance, si importante dans notre pays, entre bourgeois érudits, souvent protestants, militants républicains et intellectuels engagés.
La conception du colloque avait été demandée à la Ligue des Droits de l’Homme. En effet, celle-ci et la Ligue de l’enseignement, qui ont été sur la longue durée du siècle passé parmi les acteurs essentiels de défense active de la laïcité, se sont également engagées dans la période récente pour une laïcité qualifiée de « vivante ». Elles ont notamment permis un approfondissement significatif du dialogue en tenant un séminaire appelé « Islam et laïcité », où ont pu se frayer les voies d’une écoute réciproque sans a priori ni facilités. C’est sur la base de cette réflexion que s’est fait sentir le besoin d’un examen rétrospectif, conjoncturel et prospectif.
Croisement des perspectives et liberté des désaccords
Le président de la LDH, le juriste Jean-Pierre Dubois, en a conçu le plan rigoureux, permettant les regards croisés de disciplines indispensables à la réflexion. Ce pluralisme théorique est pourtant très mal pris en compte dans les versions les plus médiatisées de la militance laïque, qui se ferment souvent sur une analytique idéalisée de la République ou de la laïcité « en soi ». Tout au contraire, la force de ce colloque était là, dans ces échanges entre juristes, historiens, anthropologues, philosophes, politologues, sociologues, pédagogues,… croyants et incroyants, protestants, catholiques, musulmans, juifs, dont une bonne proportion d’anti-cléricaux patentés. Il n’y manquait pas même un ancien responsable d’aumônerie, avec sa casquette d’historien...
L’autre force de ce regroupement tenait à la liberté du débat, bien rare en ces temps d’expression communautaires ou associatives crispées sur un manichéisme défensif. Du côté de la réflexion sur le monde musulman, se sont formulées des critiques élaborées des blocages internes de la pensée théologique, comme des contradictions politiques des pays arabes ou de la Turquie. Très rare sur ces sujets : aucune complaisance, toutes sortes de désaccords, néanmoins une écoute attentive dans le respect des faits et la reconnaissance des incertitudes.
Retour historique sur la loi de 1905
Un axe rétrospectif et érudit nous a d’abord permis de mesurer quelles fidélités nous rattachent à l’esprit de la loi de séparation de 1905, par delà les différences énormes de contexte historique. Le très respecté Emile Poulat, auteur de l’œuvre de référence la plus incontestée d’histoire de la laïcité, nous a fait un exposé synthétique dont il faut peut-être citer le résumé in extenso :
« La laïcité traduit une révolution de la pensée qui s’est inscrite dans nos institutions : le passage d’un régime où la vérité catholique faisait loi à un régime où la conscience libre affirme ses droits et les fait politiquement reconnaître. Cette grande transformation a donné naissance à ce qu’il convient d’appeler notre laïcité publique, puisqu’elle est notre sort commun, quelles que soient nos dispositions privées. Comme toute vie sociale,elle repose sur un compromis qui permet à une société de durer et de se développer sans éclater. Quand laïcité se réalise, elle prend des formes qui déconcertent ses champions comme ses adversaires les plus résolus. C’est la laïcité qui nous gouverne que l’on découvrira ici : non plus seulement les jeux du cléricalisme et de l’anticléricalisme, les prétentions rivales de l’Eglise et de l’Etat, mais les problèmes posés à l’Etat par 60 millions de consciences en liberté et décidées à user de toutes leurs libertés. »
Sur la loi de 1905 elle-même les analyses des historiens et des juristes convergent pour affirmer que c’est la ligne de compomis, la version libérale et souple, voulue par Briand et Jaurès, qui l’a emporté sur la ligne dure d’Emile Combes. L’érudition sans défaut de Jacqueline Lalouette et de ses collègues, parfois rivalisant de nuances, n’a laissé sur ce point aucun flottement. Lorsque les contemporains se réclament de la « tradition » républicaine pour réclamer un durcissement, comme dans la loi sur les foulards, on peut leur opposer la totalité de l’historiographie.
De fait, la loi portant interdiction des signes religieux dans les établissements scolaires marque un infléchissement très net par rapport à un siècle de logique libérale d’interprétation et d’application de la loi de 1905. Non que l’esprit de la loi interdise un tel infléchissement : le juriste Patrice Rolland a montré à la fois qu’il était possible, mais de fait non réalisé, car les tendances les plus lourdes de la laïcité effective se sont placées sur la fourche la plus libérale de la loi. Françoise Lorcerie a montré pourquoi, dans un contexte où la laïcité constitutionnelle ne fait plus débat, les conflits politiques se sont déplacés et ont investi le terrain scolaire, plus fragile, parce que travaillé par les contradictions de la démocratisation éducative et par l’ethnicisation fréquente des problèmes qu’on y rencontre, alors que peine à s’affirmer une pédagogie de la citoyenneté, comme l'a rappelé Francine Best. La longue polémique sur le voile « a fait apparaître la confusion qui règne aujour’hui en France quant aux enjeux de la laïcité scolaire(…) dans l’épisode récent, elle a révélé son potentiel conservateur au double plan social et scolaire »
Islam et laïcité
Au contraire de ce qui prédomine souvent, le colloque n’était pas obnubilé par un face-à-face massif et factice entre République et Islam. Si la question s’est évidemment posée de l’Islam en France, c’est sur fond de prise en compte nuancée de la diversité européenne, de la diversité historique et géographique de la France elle-même. C’est donc tout naturellement aussi que le monde arabo-musulman a été abordé dans sa diversité et son évolution.
Mohammed Arkoun, dans une perspective anthropologique instruite des débats théologiques, a exprimé avec des accents passionnés combien il est tragique que la pensée musulmane, passée la période créative et fondatrice de civilisation, se soit après sept siècles laissée bloquer dans une fermeture symbolique dont elle s’interdit d’autant plus de sortir qu’elle se prive de la lecture de ses textes de référence, alors qu’elle avait disposé très tôt de méthodes de critique historique. Un historien de la Turquie, Semih Vaner, nous en décrit « le mal-être laïque ». Car si l’Empire Ottoman connaissait et gérait relativement souplement une forte diversité ethnique et religieuse, ce qui aurait pu lui donner un terreau de pluralisme dans le processus de sécularisation, c’est à l’inverse, dans un souci d’encadrement, une version non libérale, autoritaire, de la laïcité qui s’installe en Turquie avec l’Etat modernisateur. La laïcité kemaliste y méconnait l’exigence démocratique par excellence, le pluralisme : évoquant plutôt une forme de bonapartime.
J’ai un peu regretté qu’il n’y ait pas eu alors d’échappée vers le judaïsme, car les comparaisons à trois termes sont toujours plus fécondes que les comparaisons à deux termes. Le judaïsme connaît aussi ces difficultés entre volonté de retour aux sources, sacralisation anhistorique d’interprétations partiales du texte fondateur, captation du religieux par des logiques de pouvoir aussi bien que par des religiosités ignorantes, d’autant plus « fondamentalistes » qu’elles en restent à une lecture littérale, étroitement bornée.
Logiques de pouvoir dont Driss El Yamani nous a montré la prégnance dans les problèmes actuels, en explicitant les contradictions et les conflits violents qui travaillent les sociétés et les Etats arabes et/ou musulmans.
Retour sur la France et l’Islam de France. Le problème est renouvelé par la présence dans l’hexagone d’une forte minorité amenée par l’immigation. Gilles Manceron nous a montré qu’il fallait chercher les racines des difficultés dans les contradictions de la République dans les colonies : « Marianne aux colonies ». La loi de 1905, donc le régime de pleine laïcité, n’avait pas été appliquée de la même façon en France et dans les colonies françaises. Cela s’est fait à travers la carence ou la contradiction des décrets d’application. A travers l’analyse des modalités variées se manifeste une caractéristique coloniale : « une colonie n’est pas tant ou pas seulement un territoire outre-mer, mais surtout un territoire où l’on n’applique pas le droit qui régit la métropole ». Il y a continuité de drapeau et de souveraineté mais pas continuité du régime de droit. Ce que l’historien montre, c’est que cette situation qui choque aujourd’hui ne s’est pas établie sans des luttes intenses entre partis politiques, fractions, lobbies… Tout se passe néanmoins comme si de nombreux Républicains avaient pensé au XIXè siècle que face à une supposée arriération musulmane, la bonne tactique était de christianiser d’abord pour « civiliser », et seulement après, laïciser : « l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation » résume un Gambetta ici emblématique.
Universalisme et pluralisme
Non que la prospective soit le fait de la philosophie… mais ce bref compte-rendu laissera aux philosophes Olivier Abel et Etienne Balibar la charge d’une conclusion qui soit ouverte, malgré les crispations contemporaines. Avant de leur donner le mot de la fin, évoquons l’échappée que nous a permise Isabelle Pineau-Valencienne, en psychanalyste qui réfléchit sur « le féminin de la femme ». On sait que la question du statut des femmes, ou du statut du féminin, est une donnée majeure dans les controverses relatives aux religions et à la laïcité ; on a apprécié cette intervention pour ce qu'elle apportait de finesse décalée dans un débat qui a eu tendance à faire des femmes et des filles un objet de polémiques, sans beaucoup les écouter comme sujets...
La situation actuelle est caractérisée par une recherche d’universalisme qui ne fasse pas table rase des particularités. Le discours classique de l’universalisme abstrait sans aucune garantie n’est plus tenable en ce qu’il recèle des dominations de fait, qui portent toujours aux compromis choquants par rapport aux principes annoncés. Inversement le discours de la pure ouverture des cultures se révèle une illusion tout aussi délétère. Si l’on prend conscience de la pluralité irréductible des religions, sans méconnaître non plus le droit de n'en avoir aucune, comment énoncer un code de bonne conduite entre elles ?
Cela peut se traduire par la promotion d'une idée émise par Martine Cohen en réaction à certaines dérives contemporaines qu’elle a analysées en sociologue, sans tabou ni acrimonie. Elle en appelle à des identités « modestes »; cette modestie lui apparait comme la contrepartie d’un pluralisme à la fois religieux, moral et culturel débouchant sur une gestion complexe des identités.
Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Samedi 1 Octobre 2005 à 00:00
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