Civilité, citoyenneté, autonomie - www.communautarisme.net/ecoleendebat

L'école républicaine est à construire, pas à restaurer... Ce blog souhaite ouvrir des pistes de réflexion dans un certain nombre de champs, notamment au croisement du politique et de l'éducatif : laïcité, justice, autonomie de la personne, formation du citoyen, mémoire et histoire, construction d'une civilité et d'une morale renouvelées, prévention de la violence.
J'en suis la responsable éditoriale et technique, assistée de l'équipe de l'Observatoire du communautarisme, qui l'héberge gracieusement.
Bonne lecture, et merci de vos réactions.

Sophie Ernst


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Analyses, réflexions, données. Voir aussi "reconstruire une civilité" pour une approche pragmatique.
En hommage à Cornélius Castoriadis, parce que sa philosophie nous permet de penser l'éducation, au plus haut de l'idéal et au plus près des réalités, dans un monde très vieux, et dans une ère qui ne fait que commencer... celle de la formation d'un individu autonome dans une société autonome.
Que faire des mémoires et des fantômes de l'histoire ? Comment enseigner ? Quelles identités se forgent à travers les commémorations négatives ?
La laïcité n'est pas seulement affaire de loi, d'interdiction et de séparation, tout comme la démocratie n'est pas seulement affaire de procédures. Partie intégrante d'un régime politique d'autonomie, elle suppose une éducation à la laïcité qui n'est pas seulement une instruction dans la laïcité : une certaine façon d'accepter le conflit et le débat.
Loin de toute mythologie, des livres permettent de mieux comprendre ce qu'a été l'Ecole républicaine dans sa réalité historique : diverse, ambivalente, traversée de mouvements contradictoires.
"On dirait que le racisme et l'antisémitisme sont devenus des choses plus compliquées qu'autrefois" me dit un professeur... certes ! un grand malaise accompagne la confusion actuelle. Cette rubrique voudrait sortir d'un certain moralisme aveuglant, démêler faits, idéologies et connaissances avec prudence et vigilance.
Présente des initiatives de valeur qu'il vaut la peine d'observer, d'analyser, de questionner.
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Histoire, mémoire, morales

propos recueillis par Gregory Danel pour l’AEF (dépêche n°51260) auprès de Sophie Ernst, de l'INRP






- A l'occasion du soixantième anniversaire de la libération des camps, le
ministre François Fillon a demandé à l'Education nationale d'être "la
sentinelle" du "souvenir des années de déportation et de résistance"...si
cette injonction semble louable, peut-on poser la question de son
efficacité, voire de son intéret?


C’est louable, d’abord et avant tout ! Il vaut la peine de mesurer le chemin accompli par les autorités politiques et par l’ensemble de l’opinion publique depuis une quinzaine d’années : contrairement aux craintes que nous avions alors, ce n’est ni l’oubli, ni la banalisation, pas plus que le négationnisme qui ont gagné du terrain – c’est au contraire le sentiment quelque peu écrasant qu’une faute majeure a été commise dans notre civilisation, qui en mine les fondements, et que nous sommes tous dépositaires de cette mémoire effrayante. Nous en sommes là, et c’est ce qu’exprime le ministre.
Cela va poser d’autres problèmes, tout à fait redoutables, auxquels nous ne nous attendions pas, c’est à d’autres, écrivains, philosophes, pédagogues, de les penser avec les subtilités qui sont les leurs.
Chacun son rôle. Les déclarations d’un ministre doivent être interprétées en termes d’action et jugées sur leur cohérence avec les décisions prises : ce qui compte là, c’est l’affirmation forte d’un sens partagé et d’une volonté politique. On peut d’ores et déjà remarquer que pour la première fois, il a pu se prendre la décision courageuse de suspendre un Bruno Gollnisch. C’est un gros changement.

Quant à l’efficacité pédagogique des enseignements, ce n’est pas le ministre qui en a la clé, il peut juste en donner les conditions.

En quoi cela pourrait consister ?

A mon avis, le point essentiel est dans l’accompagnement des enseignants, le soutien logistique et intellectuel de leur effort, car il leur est demandé beaucoup et il serait absurde de ne pas profiter de l’expérience acquise par les pionniers au long de ces vingt dernières années.

Il s’est développé un certain nombre de dispositifs de soutien aux enseignements, comme par exemple les services pédagogiques des musées (musées de la résistance et de la déportation, Maison d’Izieu, Centre d’Oradour, Centre Michelet, CDJC…).
Ce sont les responsables de ces dispositifs qui doivent être extrêmement vigilants sur les mots, les actions, leur pertinence, leur justesse, et ils en sont tout à fait conscients. Ils sont confrontés à des nouvelles tâches, plus difficiles, ainsi qu’à un accroissement quantitatif important : il ne faut pas que la massification produise une dégradation de la qualité, ou l’on s’expose à des dérapages.
On est à la veille d’une mutualisation des compétences à l’échelle européenne, ce qui est bien, et en même temps on constate des refus de la transmission, des situations non maîtrisées, génératrices de scandales… On ne peut pas se permettre de l’amateurisme, il faut un grand professionnalisme, cela suppose un investissement reconnu par l’institution et une coordination des efforts. Et même pour ces enseignants spécialisés, il faut un espace, un temps pour poursuivre en commun une réflexion exigeante, et débattre de la pertinence des actions. Un modèle d’action, de ce point de vue, est celui de la fondation Auschwitz de Bruxelles.
L’enjeu actuel est de stabiliser ces dispositifs, de les réajuster à la hauteur des besoins, de les mettre en synergie. Les enseignants–relais qui y forment les enseignants et reçoivent leurs élèves font souvent un travail remarquable qui a besoin d’être reconnu au point de vue statutaire, et perennisé – alors que chaque année ces postes fragiles et instables sont mis en cause. La Cour des comptes a raison de surveiller l’utilisation des mises à disposition et de dénoncer les abus, mais il est très important de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, car ces postes d’enseignants ( détachements, mises à disposition, décharges horaires) sont vitaux pour l’accompagnement pédagogique.

- On évoque pour la première fois le risque d'une saturation du discours sur
la Shoah...cela a –t-il une traduction concrête dans les classes?

C’est très tôt qu’on a parlé de saturation – en fait, dès le début de la guerre froide : « on ne va pas traîner ce passé fâcheux alors que des enjeux majeurs imposent leur urgence» disaient tous ceux qui avaient intérêt à tourner la page ! alors, le discours sur la saturation a toujours paru un peu suspect… En Allemagne, ça passe très mal et ça crée immanquablement un scandale.
C’est pourquoi lorsque certains ont commencé à alerter en disant qu’on en faisait non pas trop, mais trop de mal ajusté, ils sont généralement été mal compris. C’est que nous avons tous été pris à revers, tant il avait fallu lutter contre le silence officiel. Mais justement grâce à cette lutte, et parce que le temps a accompli son œuvre de mise en perspective, nous sommes dans une tout autre conjoncture. Où la cacophonie bruyante risque de jouer d’aussi mauvais tours que le refoulement et le silence. Le problème n’est pas trop ou pas assez, il est celui de la justesse, il est devenu qualitatif.

Il faut regarder les faits en face : les élèves reçoivent un message massif et surtout répétitif sur Auschwitz, à travers l’école, la télévision, le cinéma, les références dans le discours public. Et ils peuvent exprimer une lassitude, voire un rejet. Cela m’a rappelé l’agacement de mes élèves du Nord, lorsque pour la énième fois de leur scolarité je croyais bien faire en les renvoyant à la lecture de Germinal…La saturation vient de la répétition sans subtilité et sans approfondissement. Le rejet se produit dans ce contexte, et il suffit alors soit d’une maladresse pédagogique, soit d’un sentiment d’injustice pour que les esprits se ferment.
Je le savais par intuition et par ce que m’en disaient les collègues, depuis la fin des années 90. Mais grâce à l’INRP, nous avons pu apporter quelques éléments d’enquête objective à la réflexion ; une petite équipe de l’IUFM de Versailles a mené une enquête approfondie auprès de classes diverses, qui a permis d’interroger à fond élèves et enseignants, de scruter les pratiques et leur réception. On sent à la fois l’intérêt des élèves, et le risque de saturation. Cela appelle à un temps de réflexion, pour adapter les pédagogies.


- Le devoir de mémoire est un impératif de l'institution...pourtant le fait
même de se souvenir est quelque chose de personnel, d'intime...L'école
est-elle dans son rôle?

Il y a effectivement quelque chose qui me met très mal à l’aise. Chacun peut ressentir un appel moral extrêmement fort, une violente compassion, un engagement à la lutte politique, ancré dans ces images insupportables que beaucoup de gens de ma génération ont découvertes dans le film Nuit et Brouillard. Mais je ne crois pas qu’il soit sain, ni efficace, de systématiser cette injonction intime sur le mode d’une transmission de « morale par l’horreur ». Toute morale prescrite sur le mode de la culpabilité est détournée et rejetée, tôt ou tard, et si elle ne l’est pas, elle se précipite vers le conformisme facile qui la soulage. L’indignation morale est aisée à corrompre par la propagande…C’est ce que savait Goebbels mieux que quiconque !
Faire connaître, faire comprendre les enchaînements de processus, faire réfléchir sur le courage civique, voilà le rôle spécifique de l’école. Faire valoir les droits de la raison critique, de la mise en doute, de la liberté de penser, voilà le fond d’une résistance à ce qu’a été le nazisme.
D’un autre côté, l’école n’est pas tout d’un bloc. Il y a des différenciations qui permettent des approches d’échelle et de tonalité variées.Avec la littérature ou dans les approches artistiques, on travaille à l’échelle des individus, avec les moyens de la sensibilité et dans le registre des émotions, des identifications. On réserve un temps pour les œuvres cinématographiques, qui expriment beaucoup. Les TPE permettent des explorations fines et pluridisciplinaires à l’échelle des mémoires collectives, en liant expression et compréhension. Il faut être ferme sur l’exigence rationnelle, qui est de ne jamais jouer de l’intimidation violente par l’émotion – mais ouvert à la multiplicité des langages, mobiliser la richesse infinie de la palette symbolique.

- Doit-on célébrer d'autres événements, tels que l'abolition de l'esclavage
ou la fin de la guerre d'Algérie...au risque d'avoir une école morcelée par
des commémorations communautaires?

D’abord, précisons que ce n’est pas à l’école de commémorer ; c’est aux autorités politiques, dans l’espace de la cité. Le rôle de l’école est de fournir méthodiquement, chronologiquement, les clés qui permettent la compréhension rationnelle de ces événements – et pour être méthodique, ce sera en dehors des logiques d’anniversaire et de célébration. Il y a une source commune aux programmes de l’école et aux commémorations publiques, il y a parfois avance de l’une sur l’autre, et du coup travail de resynchronisation, mais il ne doit pas y avoir confusion des registres. Ce n’est pas pour contester la nécessité des célébrations, plutôt pour fixer le partage des fonctions.

Doit-on célébrer d’autres événements ? Si l’école n’a pas à célébrer elle peut avec les enfants expliciter pourquoi tel événement donne lieu à une commémoration. L’école doit toujours se tenir sur le versant de l’exigence d’explication rationnelle, c’est un lieu où l’on ne devrait jamais accepter de ne pas comprendre pourquoi l’on fait les choses. Soit dit en passant, c’est pour cela qu’il n’est pas dans les habitudes de l’école française de pratiquer la minute de silence, qui est du registre de la commémoration ; il est plus dans les mœurs rationalistes de pratiquer « l’heure d’explications », voire de discussion philosophique quand la légitimité n’apparaît pas à l’évidence du sens commun.
La question des célébrations nous oblige à énoncer le sens de la démocratie, le sens qu’une démocratie est tenue de se donner à elle-même puisqu’elle ne le reçoit pas de la tradition. Nous avons à décider quels événements font sens pour nous, pour exprimer ce qui nous semble fondateur de nos valeurs partagées et de ce que nous voudrions transmettre, parce que c’est important pour la société que nous voulons être. Alors forcément, il y a des conflits, des appropriations, des usurpations, des remises en cause douloureuses – c’est la vie politique et la vie de l’esprit !
Dans les commémorations, il y a du passé, mais il y a aussi de la projection vers l’avenir, de l’idéal, du désir collectif et de la volonté. Sinon, à quoi bon embêter les enfants ? Et il faut admettre que le fait de célébrer, de commémorer, est une fonction stable, qui fait signe vers l’absolu, l’essentiel, le fondamental, mais qu’elle a à être revisitée régulièrement malgré les déchirements que cela occasionne. Pour que le sens reste vivant.

Le choix politique consiste justement à élever un événement qui n’a jamais, dans l’histoire, concerné tout le monde, au rang d’événement significatif pour tous en tant que citoyens de ce pays, qui a eu cette histoire, et cette trajectoire. Remarquons d’emblée que le collectif de référence fait problème, et c’est l’une des fortes raisons du flottement: c’est encore la France, c’est sans doute l’Humanité mais certainement plus dans la version ethnocentrique qu’en avait l’humanisme du XIX ème siècle, c’est déjà l’Europe, c’est peut-être le Monde. Disons que pour l’instant, nous parlons dans le cadre de nos programmes qui demeurent référés à une nation, pour de fortes raisons et malgré de fortes tensions.

Alors, de ce point de vue, il ne serait vraiment pas absurde que quelque chose de l’Algérie ou de la fin de l’Empire colonial soit célébré, mais ce n’est pas narcissiquement très exaltant, c’est certain. Ni pour la France, ni pour la République, ni pour l’humanisme traditionnel.
Néanmoins, il serait certainement élégant que le jour de l’abolition de l’esclavage soit une fête pour tout le monde et pas que pour les DOM-TOM ! Actuellement c’est une fête particulariste, et c’est ça qui est morcelant. L’abolition de l’esclavage n’est supposée faire sens que pour les descendants d’esclaves ! tout le monde sent bien qu’il y a quelque chose qui n’est pas moralement et politiquement cohérent : c’est une situation non voulue, mais profondément malsaine de fait. Alors, ça nous travaille.
C’est difficile de choisir et de se mettre d’accord, sauf à passer son temps à célébrer. Mais le débat en lui-même n’est pas stérile, il est le lieu où s’élabore le sens partagé, et c’est très important.
En revanche il est regrettable de poser ces possibilités comme des revendications de communautés, comme si chaque celébration ne concernait que le groupe qui s’en estime le légataire selon un principe de transmission héréditaire . Il y a une perte d’esprit public et universaliste et c’est là dessus que l’effort de l’école doit porter. Vous avez raison sur le risque de morcellement communautariste. Pourtant la solution passera par des formes universalistes de reconnaissance des souffrances et des libérations, parfois des célébrations dans la cité, parfois des enseignements dans les classes. L’esclavage, le colonialisme, le racisme, Auschwitz : ce n’est pas le problème des nègres et des métèques, ce n’est pas affaire de dénonciation, de culpabilité ou de récupération, c’est ce dont nous ne voulons plus ni pour nous-mêmes ni pour nos enfants, ni à subir, ni à faire subir.


- A l'heure ou l'on demande à l'école "célébrer" le 11 septembre, les
attentats de Madrid ou les morts de Beslan, la commémoration a t-elle un
intérêt pour les élèves? Y-a-t-il un sens à ces commémorations "négatives"?


Outre le problème d’ajustement pédagogique ( ni trop, ni trop peu, au bon âge la bonne entrée…) il y a un problème de fond : on peut célébrer la prise de la Bastille tous les ans par un bal et des flonflons – c’est supposé être la victoire de la démocratie sur l’arbitraire de l’Ancien Régime ( bien sûr, c’est pour une part mythique, mais c’est le sens que nous lui donnons). Nos fêtes nous disent toujours quelque chose du progrès accompli, des dépassements qui font de notre société un aboutissement et un progrès…Mais nous essayons, et c’est quelque chose de tout à fait inédit, de commémorer quelque chose qui a été un effondrement de la civilisation au moyen de cette même civilisation– pas unretour ou une permanence de comportements sauvages d’avant l’éducation, mais au contraire la perversion d’une société moderne, éduquée, bien organisée… Une inhumanité qui n’est pas bestiale, mais humaine, d’une humanité ordinaire et qui nous ressemble.
Quel est le sens de telles commémorations pour une société ? se prévenir contre elle-même ? dire ce que nous refusons, sans former à ce que nous voulons ? ce n’est pas simple.
Si de plus on multiplie les références aux catastrophes, on risque fort de transmettre l’émotion la plus élémentaire et la plus destructrice – la peur. Mais n’est-ce pas la peur qui a favorisé l’avénement du III Reich ?
Nous avions, jusque dans les années 60, construit une identé nationale et civique sur l’idée du Progrès. Ce n’est plus tenable, du moins dans les formes qui ont existé. A quoi nous exposons nous à ne pas vouloir réfléchir sur l’identité que nous transmettons ?


(Question quelque peu angoissée) Mettre en question le devoir de mémoire et
l'enseignement de la Shoah à l'école, n'est-ce pas relativiser cette
catastrophe (commaunautaire, humaine, morale, universelle et personnelle) et
faire le jeu d'antisémites (jeunes et moins jeunes et de tous horizons)?


Mais la conjoncture internationale et les discours de récupération se chargent bien tout seuls de faire le jeu de l’antisémitisme ! c’est parce que le contexte est très dangereux que la vigilance se doit de viser la justesse, une extrême sobriété au service de la vérité et de la justice.

Ce que j’appelle justesse ? ce n’est pas simple, il faut à la fois donner à analyser et aussi avouer son désarroi. Exprimer de l’émotion, ne pas faire violence par l’émotion. Donner à frémir et donner à espérer, sans paralyser la pensée. Transmettre une histoire des plus complexes, sans perdre de vue la plus élémentaire des morales. A ce compte, la tâche est impossible, et pourtant… Un des moyens de faire mieux est d’analyser les dysfonctionnements et les erreurs et, une fois qu’on a pris conscience des difficultés à résoudre, d’imiter quelqu’un qui s’en sort bien.
Certains anciens déportés nous frappent parce qu'ils expriment à la fois la mort et l'amour de la vie, la terreur et l'espoir. Ainsi de Simone Veil, cette forte femme qui a d'abord existé dans l'espace public pour avoir eu le courage de faire passer une loi d'émancipation des femmes. Elle parvient, malgré le côté répétitif et codé des cérémonies auxquelles elle se prête, à représenter, devoir écrasant, les victimes du génocide, mais aussi nous tous, tous les autres, leshabitants de cette planète, nous tous qui avons à assumer la responsabilité du monde. Elle ne renie rien de sa judéïté, mais son affirmation d’identité ne se fait pas sur le mode d’un repli identitaire ou d’une captation. Elle répète qu’elle est sortie d’Auschwitz débarrassée de toute illusion, et pourtant elle réussit à parler d’avenir et d’amitié, elle transmet quelque chose de terrible, en même temps qu’un généreux amour de la vie.

Alors, évidemment, on sent l’anxiété poindre, comme si la possibilité de la transmission reposait exclusivement sur la présence de telles personnalités. Je pense qu’il vaut la peine de s’inspirer de quelques unes pour trouver la bonne tonalité, la justesse, mais après, chacun peut trouver les ressources pour se situer, vivre, transmettre. Rien ne serait plus étranger au judaïsme que de se complaire dans une culture de mort et de deuil ; c'est pour moi une forme de fidélité que de refuser ce devoir de mémoire à dates prescrites et à figures figées, cette culpabilité imposée aux enfants, qui me semblent d'aussi mauvais goût que la grande croix des Carmélites à Auschwitz.

Il y a une phrase que répète Walter Benjamin, ce grand écrivain juif allemand : « Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir » . C’est tout le contraire d’une relativisation.


Paris, le 9 mars 2005

Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Mercredi 26 Avril 2006 à 00:00

Histoire, mémoire, morales

Une analyse du Bien en politique

Mercredi 26 Avril 2006





A propos de

Tzvetan Todorov ( textes commentés par)
La fragilité du bien
Le sauvetage des juifs bulgares
traduction du bulgare par Marie Vrinat et Irène Kristeva
Editions Albin-Michel, 1999, 98 Francs, 222 p.
ISBN : 2- 226-11086-0


La fragilité du bien est une étude consacrée à la question du sauvetage des juifs bulgares. Car la Bulgarie a sauvé ses juifs. Le fait est connu des historiens mais peu mis en valeur, et méconnu du public français, pour qui les pays de l’Est ne sont pas toujours bien caractérisés et individualisés. Comment et pourquoi cette exception a-t-elle ainsi singularisé un petit pays, que rien ne désignait a priori comme prédisposé à se conduire de façon particulièrement remarquable ? Le pays est militairement neutre, mais allié de l'Allemagne ; depuis un coup d'Etat de 1934 qui a considérablement affaibli l'opposition parlementaire, le pouvoir est aux mains d'un gouvernement nommé et contrôlé par le roi Boris III - gouvernement autoritaire d'où émanent rapidement des propositions de lois anti-juives. Or, dans ce contexte qu'on pourrait croire favorable à une politique d'extermination, tout un ensemble de composantes distinctes et pourtant convergentes vont permettre de préserver les juifs.
Depuis 1972, quelques études historiques ont permis de reconstituer les faits. L’étude de Tzvetan Todorov permet au lecteur français de prendre connaissance des sources, par une sélection et une traduction de textes originaux ; et surtout elle permet, par le commentaire et le montage réalisés, de comprendre comment s’est articulé cet assemblage de facteurs hétérogènes et concomittants qui a permis le sauvetage.
On hésite à brosser le tableau à grands traits : la démonstration qu'apporte La fragilité du bien, c'est aussi que chaque élément compte, que chaque petit rouage permet la marche de l'ensemble - l'histoire, c'est le détail. Il vaut la peine de lire en détail l'intrigue, et ses rebondissements. Il y a là une population juive (0,8 % de l'ensemble), composée en majorité d'ouvriers et d'artisans pauvres : s'il y a une tradition antisémite en Bulgarie elle est de faible impact, et la propagande nazie, qui met l'accent sur la richesse juive, éveille le scepticisme de la population. De la société civile au personnel politique de tous bords, des organisations professionnelles aux associations d'artistes, du clergé orthodoxe au roi Boris, c'est l'ensemble d'un pays qui s'oppose aux arrestations. Chacune des composantes collectives se mobilise à sa façon, et c'est là qu'il importe de suivre les actions pas à pas. Car l'habilité compte autant que les fermes intentions.

Beaucoup de lettres, des articles de journaux, qui mettent en scène une pluralité étonnante de personnages. Ce qui est intéressant, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une résistance comme il a pu y en avoir en France, une résistance d'individus dans l'après-coup, même regroupés par réseaux de diverses obédiences. On a ici une résistance de corps collectifs, où les personnages réagissent en engageant l'institution qu'ils représentent.
Le roi Boris, autocrate rusé et menteur, pas véritablement inflexible sur les principes d'humanité, peu susceptible de gagner les coeurs à gauche, et dont les atermoiements et les mensonges soutiennent efficacement la politique de résistance des parlementaires. Il a l'intelligence de l'intérêt national bien compris plutôt que la fibre humanitaire, mais c'est peut-être tout aussi sinon plus efficace. On a là l'exemple même du double jeu qu'a prétendu jouer le Maréchal Pétain, mais qu'il n'a pas joué. Le métropolite Stéphane, chef de l'Eglise orthodoxe, digne chrétien indigné par la persécution et citoyen conscient de ses devoirs, joue de toute son influence auprès du synode et des élites politiques, comme auprès de la population, pour faire abroger les lois discriminatrices et stopper les déportations. Le député Dimitar Péchev, vice-président de l'Assemblée, membre de la majorité conservatrice, d'abord favorable aux lois d'exception, homme de droite nationaliste -mais mis en face de la persécution et de la terreur, il écoute son indignation et met toute son habileté politique au service d'une résistance efficace. Le commerçant Assen Souitchmézov, qui prend part à une délégation représentant la population d'une petite ville, venant dénoncer le sort fait à leurs concitoyens auprès des députés. L'opposition communiste existe au Parlement, et elle est active et sans concession. Mais, contrairement au mythe forgé par le Parti communiste après la guerre, ce n'est pas principalement son action, trop minoritaire, qui a réellement pesé. La mémoire communiste est ici sélective et de mauvaise foi, même si les documents prouvent que les communistes ont lucidement pris leur part au concert de protestations.

Peut-on donner une explication d'ordre général à cette résistance collective ? On remarque, c'est important, la capacité à appeler un chat un chat, à décrire exactement la réalité de la terreur exercée et à déjouer les idéologies mensongères. De fait, c'est tout un peuple, ses élites comme ses citoyens, qui se mobilise, au nom d'une tradition bulgare de tolérance. Les Bulgares, nous dit l'auteur, ne cultivent pas une image héroïque d'eux-mêmes : en revanche, comme cela se lit à plusieurs reprises dans les documents, la représentation qu'ils ont d'eux-mêmes et de leurs traditions les rend rétifs aux stigmatisations de minorités nationales, eux-mêmes ayant subi le joug de l'empire Ottoman(par exemple p 62, p153). Cette explication de fond, par un état d'esprit forgé par la tradition d'une mémoire de la domination étrangère, ne suffit évidemment pas ; elle est également avancée pour expliquer la mobilisation des protestants en France ; mais elle se heurte à des contre-exemples. Donc, et c'est là que la démonstration devient convainquante, il faut encore que cette mentalité soutienne des actions cohérentes et efficaces. L'on peut se souvenir, en lisant ce livre, des études de Luc Boltanski ( La souffrance à distance, l'amour et la justice comme compétences ) : comment agir à distance par le verbe, comment mobiliser au delà du petit cercle des convaincus, comment dénoncer et en appeler à l'opinion pour qu'elle agisse ? Luc Boltanski a mis en évidence l'importance du cadrage rhétorique, des schèmes d'interprétation qui permettent de transformer un témoignage en juste cause, une dénonciation en acte de portée générale.
Il y a peut-être un état-d'esprit agissant, il y a aussi, c'est très net à la lecture des textes, un topos de mobilisation qui est commun à tous et qui permet à des gens d'idéologies, de pratiques, d'intérêts fort divers, de tomber d'accord sur un principe qui leur permet de décider de ce qui est juste et de ce qu'il convient de faire. Le schème identitaire "les Bulgares, parce qu'ils ont été émancipés de la servitude ottomanne, sont tolérants, aiment la liberté et n'oppriment pas à leur tour de minorité nationale" est efficace non seulement par la disposition qu'il induit en chacun mais aussi par la généralité qu'il permet, transcendant les oppositions politiques, les clivages sociaux.
Reste que l'argument resterait lettre morte s'il n'était soutenu par une action politique efficace et généralisée. Chaque mobilisation compte. Chaque élément qui bascule dans la résistance renforce la conviction de l'autre ou la suscite. Les commerçants, les députés, l'intelligentzia, l'église orthodoxe, le roi... chacun est confirmé dans sa résistance par celle des autres. Le bien est fragile et contingent, parce qu'il doit mêler des ingrédients différents, où la ruse et l'habileté doivent soutenir la conviction et l'indignation, où l'intelligence doit déjouer les pièges de la lâcheté et de l'intérêt immédiat, et aussi parce que l'effet d'entraînement mutuel agit plus souvent, semble-t-il, dans le sens facile de la démission et que dans le sens de l'insoumission.

Une réflexion politique sur la morale
Ayant lu ce livre, je me suis trouvée visiter plusieurs musées ou feuilleter plusieurs documents à destination scolaire, et du coup, j'ai été frappée par le peu d'informations précises, voire l'inexactitude ou les lacunes importantes, concernant les statistiques de juifs sauvés par pays. Au mieux, une carte d'Europe et des proportions de juifs tués par rapport à la population initiale, pour quelque pays - la Bulgarie étant oubliée. Et évidemment, sur des faits mal établis, pas de mise en évidence des disparités, d'interrogation qui aille plus loin dans la recherche d'explication. Or, ce livre nous le prouve, une comparaison systématique des faits et des causes découpés suivant les configurations nationales permettrait de sortir d'une certaine métaphysique du mal radical pour entrer dans une réflexion politique et anthropologique.

La fragilité du bien peut être considéré comme une réflexion politique sur la conduite morale - comme une analyse non moralisatrice de ce qui peut advenir de moral dans l’histoire, ce qui, par les temps qui courent et s’agissant du génocide des juifs d’Europe, est rare et précieux. En effet, la posture qui prévaut généralement sur la place publique est souvent celle d’un moralisme facile, sentimental, où nul ne doute qu’il aurait, rétrospectivement, protégé les faibles et résisté contre les brutes. Plus le mal apparaît comme une force obscure, irrépressible et diabolique, plus le bien semble banal : il semble évident à chacun qu’il suffit de s’attendrir et de s’indigner pour être du bon côté, et qui ne s’attendrirait pas ? Rétrospectivement, tout un chacun sauve Anne Frank.
L’opinion qui s’impose d’un devoir de transmission “ pour que ça ne recommence pas ”, surtout quand la transmission consiste essentiellement en un voyage à Auschwitz conçu comme un pélerinage sur les lieux du martyre, repose sur la même illusion - donner à percevoir le scandale moral, c’est vacciner l’adolescent et l’armer pour la vie, le munir du critère qui lui fera choisir le bien et lutter contre le mal. La conduite morale découlerait d’un choix moral initial, par conversion individuelle. Et le bien dans l’histoire découlerait simplement de cette somme de conversions individuelles au bien. Inversement le mal viendrait du surgissement sournois des instincts archaïques du cerveau reptilien, version vaguement laïcisée du Mal radical kantien ou du Péché originel. Bref, tout ce fatras élude tranquillement la dimension politique de l’événement, la complexité de l’action dans le monde réel, l’extrême enchevêtrement des motifs, des volontés, des causes et des effets dans l’histoire.

La gageure est donc celle-ci pour le philosophe qu’est devenu, de plus en plus, Tzvetan Todorov: ne pas s’abstenir de traiter de la morale ( solution du détachement scientifique) - ne pas traiter de la morale de façon anhistorique ( solution des militants de la mémoire). Ni scientisme, ni édification : analyse pointue et réflexion humaniste.
La fragilité du bien : le titre fait évidemment écho à La banalité du mal et permet peut-être de mieux comprendre, en l’approfondissant, la formule qu’avait employée Hannah Arendt pour présenter le procès d’Eichmann - pointant “ l’effarante normalité ” du bureaucrate criminel. On le sait, l’expression déplait à beaucoup : certains, dont Claude Lanzmann, protestent que ” le mal n’était pas banal ” (qui en douterait !), et que “ ceux qui le commettaient en avaient conscience ”. C’est évidemment faire un contre-sens sur la visée exacte d’Arendt. Et ce livre -ci permet, par ricochet, de compléter et de mieux préciser le sens de la formule “ banalité du mal ”, qui n’était sans doute pas très heureuse malgré son succés puisqu’elle a porté à tant de malentendus.
La fragilité du bien déplace l’accent, de l’individu et de ses actes comme expression de son intériorité, vers la configuration de facteurs hétérogènes. On pouvait éventuellement comprendre ce sens chez Arendt, encore qu'il ne soit pas le principe d’organisation du livre : La banalité du mal concentre la réflexion sur la banalité de l'homme Eichmann - son "effarante normalité".
La fragilité du bien montre l’effet bénéfique d’une concaténation d’actions individuelles et collectives, obéissant à des motifs divers, pas forcément généreux. Il y a eu, à rebours de ce qui se passait ailleurs, une mise en synergie vertueuse de facteurs hétéroclites : de dispositions anciennement enracinées, de résistances individuelles efficaces, de stratégies politiciennes opportunes. Si la fragilité du bien désigne l’improbabilité de la convergence contingente de facteurs eux-mêmes contingents - la banalité du mal désigne alors le caractère ordinaire de tous les éléments qui ont contribué à la solution finale - en vrac, et sans exhaustivité, l’antisémitisme, le fonctionnement bureaucratique, la vulnérabilité démocratique, la soumission à l’autorité, la crise économique, le désarroi identitaire, la haine de l’altérité, le nationalisme etc . Lorsqu’on parle de la shoah, on se donne à bon compte le sentiment, peut-être inquiétant, peut-être rassurant au bout du compte, que le mal est quelque chose de radicalement mystérieux, surgi de profondeurs insondables de l’être. ... La banalité du mal énonce que les ingrédients sont ceux-là même dont notre monde est fait, ingrédients qui peuvent également entrer dans l'alchimie du bien, ce qui ouvre un espace pour l'action politique avisée.

Un projet éditorial opportun
Tzvetan Todorov a inauguré avec ce recueil de textes une nouvelle collection appelée “ Histoire à deux voix ” et dirigée par Sonia Combe. Le principe de la collection est de présenter un document “ brut ”, qui peut être un récit autobiographique, un témoignage, une correspondance, etc..., accompagné de la réflexion qu’il suscite chez un auteur contemporain ( historien, philosophe, etc...).
Un tel dispositif prend acte de l’intérêt du public pour le témoignage direct, pour l’Histoire vécue à travers le prisme d’une subjectivité individuelle. Et en même temps il a soin de contrebalancer ce recours au témoignage par un discours de deuxième degré, le commentaire qui met en perspective. En quoi est-ce nouveau ? jusqu’alors, ce double besoin, de s’alimenter aux sources directes du témoignage, mais en même temps de tenir à distance le témoignage et de le situer dans un contexte, se coulait dans les formes accoutumées de l’édition critique, avec préface et notes de bas de page. La collection “ Histoire à deux voix ” franchit une étape supplémentaire en donnant statut de texte d’auteur, de livre dans le livre, à ce texte de présentation critique qui n’était jusqu’alors que texte subsidiaire, du moins se donnant comme tel. L’auteur dont le nom apparaît est le commentateur, mais le commentaire est mis au service d’une restitution du document brut, donné à lire dans son intégralité au lecteur. C’est donner à celui-ci des armes critiques, lui permettre d’accéder aux sources tout en s’initiant à la démarche d’objectivation, au travail d’élaboration.
Il y a une tendance très profonde du public contemporain à vouloir accéder à l’Histoire par les histoires. Pas la petite histoire, au sens des anecdotes sur les maîtresses de Louis XV. Mais les histoires, les récits de vie, les destinées vécues par des quidam pas forcément exemplaires ou exceptionnels. Les résultats des ventes de livres montrent un retour en force des biographies : même si l’engoûment semble confirmer l’attrait d’un genre traditionnel, la vie des hommes célèbres, en fait un déplacement s’est produit. Car les nouvelles biographies ont soin de reconstituer un tissu social, une vie quotidienne qui font de la biographie un morceau de comédie humaine. La biographie a déplacé son centre d’intérêt : ce n’est plus tant l’exceptionnalité du héros qui captive, que le témoignage d’une subjectivité sur un temps.
Cela est bien sûr à relier au développement démocratique, au sens de Tocqueville, de “ l’égalité des conditions ”. Nous qui vivons le présent dans sa complexité, ses incertitudes, son enchevêtrement d’émotions et d’actions confuses, nous nous intéressons aux dilemmes qu’ont pu vivre les hommes concrets dans les temps critiques.
Nous nous intéressons aux subjectivités mais nous sommes en même temps soucieux de situer les subjectivités dans leur limitation. L’intérêt de cette collection et de son idée de livre “ à deux voix ”, c’est de ne pas prétendre à une intervention neutre, anonyme, accomplie par un critique universitaire uniquement défini comme porteur d’une méthode scientifique exacte. Dans ce que nous sommes habitués à considérer comme une “ édition critique ”, le témoin dit ce qu’il veut, mais l’objectivité énonce la vérité dans les notes de bas de page. Selon le principe de la collection “ à deux voix ”, ce qui s’affiche est moins le décalage ente une subjectivité du témoin, et une objectivité du chercheur, supposée d’avance, qu’un travail d’élaboration et de discussion ; la méthode est portée explicitement par un auteur, qui s’assume comme tel, et qui plus est assume la responsabilité d’un genre particulier d’intervention, pas forcément historienne. Le commentateur peut être défini comme philosophe, écrivain. Le dispositif met aux prises une subjectivité s’efforçant d’élaborer méthodiquement un témoignage subjectif. L’accent est mis sur l’élaboration accomplie par un auteur sur le texte d’un autre auteur, pas sur la dissymétrie entre une source et un scientifique. Cela laisse ouverte la pluralité des usages possibles d’un témoignage - dépassant l’approche historienne au sens restreint.
Les éditions Albin Michel annoncent dans la même collection Pour l'amour du peuple. Un officier de la Stasi parle. Récit commenté par Alexandre Adler, et Une femme russe, autobiographie d'une paysannne déracinée, commentée par Claire Etcherelli. Nous espérons que ces nouveaux "livres à deux voix" seront aussi riches que ce livre de Tzvetan Todorov, aussi important que discret.


Sophie Ernst, février 2000.
Compte rendu paru dans la revue Mouvements


Sophie Ernst
Rédigé par Sophie Ernst le Mercredi 26 Avril 2006 à 00:00