De Gaulle, homme public, homme privé. Le sens intérieur de la laïcité
Sophie Ernst | Lundi 15 Mai 2006

Analyse d'un film sur le Général de Gaulle, réflexion sur la laïcité

L’énorme débat suscité par les foulards islamiques a mis l’accent sur la séparation des espaces, sur la neutralité de l’espace public à l’égard des signes manifestes de religion. Les interventions diverses sur les aménagements éventuels de la loi de 1905 ont un peu déplacé la problématique, toujours avec un accent sur la dimension juridique, mais en restant dans l'articulation du public et du religieux.

Or, la laïcité est une construction complexe, qui présuppose un certain nombre de réglages indépendamment même du rapport au religieux. Elle repose sur plusieurs distinctions, celle du cognitif et du non-cognitif, et celle du privé et du public. Ce n’est pas ici que nous allons préciser et affiner ces distinctions, par exmple en retenant par exemple l’objection nécessaire que la partition petinente est ternaire, entre espace privé, société civile, espace public. Cette discussion est importante, mais dans les lignes qui suivent je voudrais avant tout mettre en lumière un autre ordre de réalité, ce qu’on peut appeler le sens intérieur de la laïcité. Il faut pouvoir manier intuitivement ces catégories pour metttre en oeuvre une laïcité profonde, qui ne soit pas simple phobie anticléricale à l'égard des signes visibles.

Il s'agit de comprendre la laïcité comme compétence des sujets, comme façon de vivre et de se vivre soi-même. En effet, tout ordre politique, et la laïcité est une pièce maîtresse de notre ordre politique, suppose un certain nombre de dispositions incorporées chez des sujets qui les mettent en œuvre dans leurs perceptions, leurs choix, leurs jugements, leur façon d’avoir conscience d’eux-mêmes et de se rapporter aux autres. Pour ce faire je m’appuirerai sur l’analyse d’un film : « De Gaulle intime », qui met en évidence exactement ce dont il est question.

France 3 Télévisions a produit pour le 35 ème anniversaire de la mort de Charles de Gaulle un film que son réalisateur, Jean-René Bouyer, a appelé « De Gaulle intime ». C’est un film grand public qui se laisse regarder avec plaisir par tous. Mais au delà de ce plaisir partagé devant un personnage devenu consensuel présenté par une famille attachante, nous avons là un document d’un intérêt exceptionnel. Encore faut-il prendre des distances avec la problématique qui vante les mérites du film, et qui est tout entière ramassée dans l’argument « on ne connaît que le personnage du Général de Gaulle, résistant et chef d’Etat, il est passionnant de connaître Charles de Gaulle l’homme privé, mari et père. Car il y avait un cœur sous l’armure ! Ce film repose sur les témoignages directs de la famille qui a vécu avec lui et ainsi conserve pour l’histoire et la transmission des paroles irremplaçables ».

N’était-ce pas franchir une barrière fermement posée par le Général, et passer dans un registre de trivialisation qui pourrait transformer le Général en « people », selon un processus dont la Monarchie anglaise ne finit pas de subir le martyre…
Ce de Gaulle « intime » ne livre aucun secret d’alcôve qui satisferait des curiosités de voyeurs et les révélations, car il y en a et qui sont significatives, sont d’un autre ordre. L’intimité reste d’ailleurs circonscrite et ne franchit jamais la frontière de ce à quoi pouvait assister un invité dans la maison familiale. Les questions sexuelles que le terme d’intime peut évoquer sont ici impensables : le maximum consistera à dire que l’épouse du héros devenu Président n’était pas jalouse, mais qu’elle aurait pu l’être car le président se voyait sollicité par nombre de jolies femmes, dont des actrices célèbres, le couple prisant fort, d’ailleurs, le cinéma. Confidence vite refermée par la réflexion amusée, ironique et sans aucun doute lucide de l’épouse : « de toute façon, il n’aurait pas le temps ! » qui dirige l’attention sur le vrai trait caractéristique de l’homme et de son économie psychologique personnelle, une vie extrêmement disciplinée et ordonnée dans ses moindres détails à l’organisation que requiert la grandeur de la mission, les sacrifices étant assumés par tousd’un coeur léger.

Ce n’est pas de Gaulle par le bout de la lorgnette, ou le Grand homme démystifié par le valet de chambre, c’est l’homme dans ses relations privées lorsque cet homme est aussi un homme public, au plus haut niveau de sens que « public » puisse prendre, puisque chacun admet désormais la grandeur de l’homme d’Etat. On découvre donc une organisation de la vie privée et une articulation de celle-ci à la vie publique, telles que chacune a sa sphère, ses prérogatives et ses règles, la vie privée étant néanmoins organisée de telle façon qu’elle se subordonne aux exigences de la vie publique, mais dans un stricte séparation qui protège également la vie privée des empiètements de la vie publique.


C’est très exactement là que nous allons saisir l’intérêt majeur de ce film. Il nous permet d’analyser au microcope cet objet historique complexe et de grande ampleur qu’est la séparation du public et du privé dans sa dimension subjective, et ce chez un personnage qui porte cette séparation au plus haut point, sans doute pour des raisons psychologiques de caractère, mais aussi pour des raisons de fonction.

Ce qui fait que le film nous apprend certes des choses sur l’individu exceptionnel qu’est Charles de Gaulle, mais il nous introduit et c’est peut être encore plus intéressant, à un fait de civilisation qui sous-tend le régime politique. Car cette séparation n’est pas le seul fait de cet individu, résultant de sa pudeur, de son milieu familial ou d’un caractère particulièrement distant de son épouse. Lorsque sa belle-fille explique qu’elle réglait le prix d’un repas pris à l’Elysée, il n’y a pas là une aberration, mais une extrême attention à une norme qui règle le rapport à l’Etat. La séparation du public et du privé est un phénomène historique de longue durée, une norme sociale structurante largement partagée qui sous-tend des constructions comme celle de l’Etat et de la laïcité, l’école publique et le statut du fonctionnaire. Cette séparation est assez bien connue dans sa dimension juridique mais Marcel Gauchet a mis l’accent sur les dimensions psychologiques, psycho-sociologiques et symboliques du phénomène, en insistant sur les transformations de la subjectivité dans le monde contemporain ; reliant ces transformations au « parcours de la laïcité », il nous permet de comprendre pourquoi il faut penser ensemble la disparition d’une certaine mystique de l’Etat, les déplacements de sens de la transcendance de l’Etat, les difficultés et les métamorphoses de la laïcité, et les nouvelles formes de manifestation de la subjectivité.

Le film « De Gaulle Intime » décortique l’exemple même de ce qui a disparu – une certaine économie psychique du privé et du public – chez celui-là même qui a incarné adminablement l’idéal de la vertu de l’homme d’Etat, fournissant à la norme de séparation le repère symbolique, l’exemple visible et la pierre de touche qui rend possible son acceptation par la population. Car s’il est si important que le représentant suprême de la Nation sache parfaitement séparer (et manifester publiquement qu’il sépare) ce qui relève des intérêts de la République, et ce qui relève de ses intérêts privés et familiaux, c’est que son attitude tient tout le système en aval. Chez ses contemporains, on peut voir la même compétence mise en œuvre par les instituteurs, chez certains avec la même rigueur subtile, s’agissant de l’influence qu’on peut exercer sur un enfant en tant que membre d’une institution – séparant nettement ce qui est de l’ordre de la fonction et ce qui est de l’ordre des convictions privées.

Or, il est tout à fait significatif que le réalisateur même du film ne semble pas comprendre tout à fait la portée de ce qu’il nous permet de saisir. Il s’étonne constamment de ce que le grand homme était aussi un homme sous sa carapace, un homme qui chérissait ses enfants et aimait jusqu’à ses moutons et ses poulets, sans aucun jeu de mots. En fait, cette incompréhension est elle-même intéressante en ce qu’elle révèle du décalage advenu, de la difficulté que nous avons désormais à comprendre ce qu’a été un certain régime subjectif de la séparation du public et du privé, une façon de commuter d’un état dans un autre état sans les confondre. « La frontière s’est brouillée », signale sobrement et ironiquement Marcel Gauchet, désignant par là une série apparemment hétérogène mais étroitement corrélée : corruption, lobbying et clientélisme, stratégies de communication par exhibition de vie privée, développement de la presse à ragots, fragilisation de la laïcité, revendications particularistes, émissions de télé-réalité. Ce qui nous rappelle que Montesquieu faisait de la vertu le principe du régime républicain, ce par quoi le régime pouvait se maintenir, et nous aide par là-même à mieux comprendre la caractéristique essentielle de cette vertu, qui n’est pas un rigorisme moral puritain : c’est la capacité à pouvoir se positionner selon une modalité publique, en tant que personnage ayant une fonction, ou selon une modalité privée, en tant que personne ayant des intérêts ou affects particuliers, et ne pas confondre. Ce n’est évidemment pas naturel. On peut aller jusqu’à parler d’une forme d’ascèse, qui s’apprend : c’est l’art de manier le « en tant que ».

C’est une construction complexe que cette séparation ; elle a fait l’objet d’une éducation et s’est ancrée au plus profond des subjectivités, dans leur façon de vivre leurs émotions les plus intimes et de comprendre le sens de leurs engagements. Elle a permis une certaine forme civilisationnelle accomplie, qui a rendu possible cette chose que nous revendiquons avec passion alors même que les soubassements en ont été fragilisés : la laïcité. Mais cette capacité à vivre et se positionner sur des plans différents est désormais mal comprise. L’époque contemporaine a tendance à voir un manque d’authenticité ou même de la rigidité dans la réserve qui pousse à garder secrète la personnalité privée.

C’est aussi pour prendre la mesure de ce qui a été et de ce qui a changé qu’il est très intéressant de voir ce film, bien au delà de tout intérêt spécifique pour la personne du Général de Gaulle ou pour les évenements majeurs auxquels son action publique est liée.


« De Gaulle intime », Jean-René Bouyer, Octobre 2005, disponible en DVD Editions Montparnasse au prix de 23,99€.

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